Cocteau et le musée du Bastion

« Je me détacherai de Menton avec tristesse,
à moins que le musée du Bastion […] ne se décide[1]. »

Jean Cocteau est une figure prépondérante de la Côte d’Azur de la première moitié du XXe siècle. Son œuvre réalisée sur le littoral fait partie intégrante du patrimoine qu’il a légué aux Méditerranéens et dont il faut perpétuer le souvenir. Ainsi Cocteau s’attache à décrire cette terre comme son retour en enfance, à une origine maternelle, ou encore comme son inspiration et son âme profonde. Sans conteste, elle occupe une place importante dans sa conception artistique méditerranéenne qui se distingue par trois principes fondamentaux : la décentralisation de l’activité culturelle depuis la capitale vers la province, l’incitation au méditerranéisme et le retour vers la tradition du savoir-faire artisanal[2]. De Fréjus à Menton, il a laissé des traces monumentales de sa création plastico-architecturale qui font de lui « un fils adoptif des Alpes-Maritimes » et surtout un « vrai Méditerranéen ayant mérité la citoyenneté d’honneur de plusieurs belles petites villes de la Côte[3] », plus précisément à Menton en 1956, à Villefranche en 1957 et enfin à Saint-Jean-Cap-Ferrat en 1960. En implantant son œuvre auprès de plusieurs villes de la Côte, il fera naître un héritage exceptionnel dont le point d’orgue sera la conception de son propre musée.

Jean Cocteau et son attachement pour Menton

La découverte mentonnaise

Lors de la soirée du Festival de Musique, le 4 août 1955, Cocteau semble immédiatement subjugué par le charme que dégage la vieille ville de Menton. Il immortalise ce souvenir intime dans son journal :

Au milieu de l’ignoble vulgarité de notre époque, c’est une grande surprise que le spectacle du festival de musique à Menton. Rien ne peut s’imaginer de plus étrange. On arrive par des marches en pente douce dans une gigantesque chicane de lumières, d’ombres, de façades riches et de façades pauvres, à l’italienne. La cathédrale, sa flèche vue par en-dessus, des escaliers à pic vers d’autres architectures religieuses et une arche géante reliant des maisons à volets vert pâle où vivent des familles ouvrières dont les fenêtres deviennent des loges de théâtre. Du reste, sur la maison qui fait face à l’estrade, un balcon drapé de rouge m’évoque la mystérieuse loge qui attendait toujours le comte de Monte-Cristo. Le maire m’a fait prendre place à sa droite. Il n’y avait ni snobs, ni canaille. Une foule respectueuse et silencieuse écoutait Les Quatre Saisons de Vivaldi. L’acoustique est celle d’une salle de rêve où les murmures de la rue et de la mer nourrissent en quelque sorte le silence et le font vivre. Après le concert le maire nous recevait au club de tennis. Tout cela d’un luxe et d’une simplicité dont on n’a plus la moindre idée[4].

Durant sa première année de découverte, Cocteau se voit proposer de décorer la salle de mariage, devient Citoyen d’honneur, réalise trois compositions différentes du Festival de musique sous la commande du maire, et intègre le comité d’honneur du Festival au côté de Marc Chagall. Il devient un vrai Mentonnais de cœur. En août 1956, il rédige une préface intitulée « Festival du rêve…[5] » pour le programme du Festival. Il ressent de nouveau l’impression paradoxale de luxe et de simplicité qu’il avait tant aimée l’année précédente :

Il n’existe nulle part ailleurs lieu plus dépaysé, plus insolite, plus suspendu dans le vide, que ce festival de Menton. Il charme tous les orchestres du monde. Il nous les apporte avec l’aisance d’un dormeur variant ses spectacles, d’un génie des Mille et une Nuits fournissant instantanément les richesses que le pauvre pêcheur lui demande. Voilà les sortilèges d’un Opéra dont le lustre est d’étoiles, les loges de chambres, la rampe de lune et de torches, le silence, de cette longue rumeur des rues et des vagues…[6]

Plus tard, en juillet 1957, l’artiste crée une nouvelle forme d’écriture qu’il nomme « style de Menton », qui s’accompagne de l’usage de nouveaux outils comme les craies de couleur. Il confie à son journal sa nouvelle méthode de travail : « Cette nuit je ne pouvais dormir et j’ai inventé la méthode de travail pour les couleurs de Menton[7]. » Le 31 août, il énonce la révélation d’Édouard Dermit, qu’il avait pris l’habitude d’appeler « Doudou », au sujet du style de Menton :

Brusquement, hier soir, Doudou m’a éclairé sur Menton et son décor qui me rappelait quelque chose que j’avais cru d’abord être les totems nègres de Cannes, mais qui, une fois cette similitude trouvée continuait à me laisser en plein cirage. Cnossos ! C’est le style de minoen et le faste des princes de Crète, ce sont les lignes méandreuses du labyrinthe – voilà ce que je cherchais sans trouver le trou dans lequel la bille qui tournait tombe et se repose[8].

Cette révélation fait référence au voyage des deux hommes en Crète en juin 1952. Le poète s’approprie et déplie alors le fil d’Ariane reliant l’antique civilisation crétoise à la petite ville mentonnaise dans un poème intitulé « De Menton à Cnossos[9] ». Pour Cocteau, cette ville représente un ailleurs, un autre temps, ou encore la résurgence d’une île méditerranéenne mythique qui traduit un sentiment d’exotisme perçue dans aucune autre ville de la Côte.

Un musée-testament

Le lien entre Cocteau et Francis Palmero, le maire de Menton, se resserre davantage lorsque ce dernier, le 6 septembre 1957, lui fait une nouvelle proposition que l’artiste révèle dans son journal :

En déjeunant à la terrasse du Napolitain, Palmero me propose ce matin de faire à Menton un musée de mes œuvres dans le bastion qui termine la digue entre le port et la promenade. Il estime qu’il serait juste que les œuvres qui enrichissent les autres, me rapportassent enfin quelque chose[10].

Le maire offre le Bastion à Cocteau pour le remercier de la décoration de la salle des mariages. Le poète écrit quelques jours plus tard qu’il « se détacher[a] de Menton avec tristesse, à moins que le musée du bastion (que Morand compare au château de l’œuf) ne se décide[11] ». Pour lui, cette proposition sonne d’abord comme un soulagement, car il se questionne énormément sur le devenir de ses œuvres. Lorsque le maire lui fait visiter le Bastion, Cocteau se projette déjà dans l’avenir et envisage les améliorations : « C’est une belle ruine et si on l’arrange je la transformerai vite grâce à l’adresse avec laquelle Gaou[12] adopte mon style[13]. »

Photographie du Bastion, Archives municipales de Menton.

La proposition du maire éveille aussi une certaine fierté chez Cocteau qui la compare volontiers à celle que Romuald Dor de la Souchère, le conservateur du Château des Grimaldi à Antibes, avait faite à Pablo Picasso en 1946. Il confie au Figaro : « À Menton, le maire, Monsieur Palmero, m’offre, en échange de la salle des mariages que j’ai décorée, un bastion au bout de la digue, où je pourrais mettre mes œuvres comme Picasso dans le musée d’Antibes[14]. » Or Cocteau est admiratif de Picasso, comme en témoignent autant cet extrait du Mystère laïc : « Pablo Picasso est un peintre mystérieux. Son mystère vient de ce qu’il est un grand peintre et que toute grandeur est mystérieuse[15] », que les propos suivants où il se mesure à Picasso :

Picasso est le seul homme qui se serve du génie comme intelligence. C’est pourquoi il a souvent l’air de se contredire et de procéder par grandes boutades. Il est, comme le poète, le type de prisonnier qui cherche à démolir sa prison[16].

Le futur musée du Bastion est sans doute représentatif de cette admiration pour le peintre espagnol, mais peut être aussi d’un rêve que Cocteau jalouse secrètement par rapport à lui.

Picasso est aussi l’artiste qui initie Cocteau à la peinture sur toile et aux pastels de couleur qui seront à l’origine de la création de la série de ses Innamorati. Il lui fait découvrir la corrida qui fera l’objet de nombreux écrits et dessins et le pousse aussi dans ses nombreuses réalisations. Leur rencontre est pour Cocteau la référence absolue et définitive du génie, mais cette omniprésence a pu être aussi pesante et difficile à vivre car elle était aussi perçue comme écrasante par le poète.

Quoi qu’il en soit, l’artiste s’approprie l’idée d’un musée et considère le Bastion, qu’il nomme lui-même « Citadelle » dans son journal, comme une possible solution au problème de conservation et de visibilité de ses œuvres :

Lorsque je cherche à l’atelier la moindre feuille écrite je tombe sur des paquets de dessins oubliés et je me demande comment classer tout ce désordre. Ce matin j’ai retrouvé une tonne de dessins faits à Venise. J’en ai prélevé quelques-uns pour la vente. Je garde les autres pour les cartons de la Citadelle. La Citadelle de Menton me rendra l’immense service de pouvoir exposer tout ce qui s’entasse à droite et à gauche dans les greniers et dans des caves[17].

Mais, comme Cocteau est avant tout un poète rongé par le mal de vivre, sa grande peur est de disparaître et de se faire oublier à tout jamais. Ainsi s’évertue-t-il, par l’intermédiaire du musée du Bastion, à laisser pour toujours son empreinte testamentaire. Cette double confrontation avec la mort et avec le futur, Cocteau la connaît bien. La mort en soi ne lui pose aucun problème car il dit la rencontrer à chaque fois qu’il se regarde dans un miroir. Or, s’il entame le même combat, notamment dans son film Le Testament d’Orphée, tourné en 1959 dans les carrières des Baux-de-Provence, c’est pour transmettre son testament et tenter de rester présent à tout jamais. Il confie son inquiétude et tente de se rassurer dans son journal : « Si j’ai cette salle d’exposition et le musée de la digue à Menton, je mourrai sans mourir et la mer baptisera de son sel et de son iode ces deux naissances éternelles de ma personne[18]. »

Toute la réflexion en amont qui s’est développée autour de ce projet culturel conduit finalement l’artiste à cette idée d’un musée-testament. L’espérance que Cocteau entrevoit dans le projet du Bastion est celle d’un artiste qui a trouvé l’espace et le temps de faire vivre son œuvre éternellement.

Jean Cocteau muséographe

Jean Cocteau s’investit énormément dans la réalisation de son musée. L’enjeu est de transcrire aux générations futures, de mettre en valeur sa création, mais aussi de créer un lieu sacré où un ensemble de ses œuvres jamais présentées auparavant pourront être exposées et découvertes, notamment celles liées à l’artisanat qu’il défend depuis qu’il a entrepris sa première œuvre sur la Côte d’Azur (les fresques de la villa Santo Sospir). Ainsi, voyant en ce lieu plus qu’un simple musée, il considère l’édifice comme un objet entièrement manufacturé et emblématique de ses expérimentations artisanales.

Penser son musée

Cocteau se confronte à l’idée de son musée. Il s’interroge sur la disposition et l’aménagement intérieur des salles. Afin de mieux définir ses choix, il visite plusieurs musées. Au début du mois de septembre, il se rend à Biot où il est accueilli par Nadia Léger, l’épouse du peintre disparu le 17 août 1955. Celle-ci lui fait visiter le Musée national Fernand Léger, construit sur un terrain acheté par l’artiste juste avant sa mort, situé au pied du village de Biot, et inauguré en 1960. Dans son journal, Cocteau se confie sur le sentiment d’immortalité du peintre qu’il ressent lors de sa visite : « On ne peut s’empêcher d’être saisi de respect en face d’un tel prolongement d’une existence. Grâce à cette entreprise monumentale et ruineuse, Léger se trouve être aussi peu mort que possible[19]. » Cela montre qu’il considère aussi son œuvre monumentale comme une confrontation à la mort, même s’il prétend qu’il ne la craint pas car il la convoite à travers « les miroirs [qui] sont les portes par lesquelles la Mort va et vient[20] », voire qu’il la compare à une simple rencontre : « On s’étonne toujours de la mort, en ce sens qu’une rencontre a l’air d’être une rencontre entre mille autres et cette rencontre était la dernière[21]. » Son musée est donc un défi au temps avec une passerelle vers l’éternité.

Mais sa conception des musées ne cesse d’évoluer. En effet, bien avant la proposition du maire, il les considérait comme des lieux où les œuvres s’endorment et meurent, comme en témoigne sa formule qu’« un musée est une morgue[22] ». C’est la raison pour laquelle il désire créer une antre sacrée où ses œuvres pourront être exposées, mais sans que le nom de musée lui soit associé : « Non un musée serait un nom ridicule. [Monsieur Palmero] me l’a donné pour que je puisse y exposer mes œuvres, comme Picasso expose les siennes au musée d’Antibes […][23] ». Par conséquent il cherche à rendre ce lieu vivant et accessible à tous, en renonçant d’abord au nom de « musée », car « un musée de mes œuvres serait sinistre. Il faudrait trouver autre chose. “Le Bastion Jean Cocteau” par exemple[24] ». Il développe aussi son idée de renouvellement et d’« oxygénation » des œuvres : « Je changerai les œuvres dès qu’elles prendront un air d’habitude[25]. »

La visite d’un autre musée a un impact sur la vision du poète entrepreneur. Au mois d’octobre 1960, Cocteau se rend en Pologne et fait la découverte du Musée Mickiewicz. Il est impressionné par la muséographie mise en place :

Le Musée Mickiewicz est une merveille d’intelligence et d’ingéniosité. Il révolte le monde officiel. […] Toutes les toiles, miniatures, autographes, sont suspendues au lieu d’être pendues, aux branches de mobile qui permettent de les prendre en main et de les tourner en tous sens. […] Ce conservateur a réussi ce prodige de rendre un musée joyeux et d’une ingéniosité si amusante qu’on le parcourt sans fatigue et comme si on se promenait dans l’âme du poète où les arbres, au lieu de feuilles, porteraient des lettres, des livres, des caricatures de Louis-Philippe, des incroyables et des merveilleux portraits. Tout d’un monde qui ne meurt pas dans des vitrines mais peut se toucher et presque se cueillir avec les mains[26].

En septembre 1958, Cocteau commence à sélectionner certaines œuvres qu’il pourra exposer dans son futur musée :

Hier, fouillant à la recherche d’une maquette, j’étais épouvanté par la masse de mes dessins et pastels. Ce qu’on accumule en dessinant un peu chaque jour est inimaginable. J’aurai de quoi choisir pour mon musée de Menton[27]. »

Le 17 septembre 1958, le maire de Menton adresse une demande de devis à l’encadreur Focardi à Cannes, pour l’encadrement de cinquante dessins de l’artiste. Il semblerait que Cocteau lui ait déjà soumis une première liste d’œuvre. En s’associant avec le maire et l’architecte Février, Cocteau pense et définit aussi l’esprit et le principe de fonctionnement du Bastion. Toujours dans un souci de rendre ce lieu vivant, il donne carte blanche à Février :

« C’est l’architecte en chef des Alpes-Maritimes. C’est à lui qu’on doit le Grimaldi. Tout le monde l’aime et le respecte. Je le laisserai faire. Il a tout de suite compris qu’il fallait entrer par le bas et monter ensuite par les marches dans la salle du centre[28].

Le poète aime particulièrement l’idée de construire un lieu qui lui ressemble, et son attachement à Menton se ressent davantage au fur et à mesure des avancées :

Déjà, au Bastion, mes dessins et toiles respireront mieux qu’entassés à Milly et dans les caves de Masséna. De la terrasse où je ferai la mosaïque, on a le sentiment d’être en pleine mer. La France à droite et l’Italie à gauche. En bas les baigneurs et les joueurs de boules. Situation magnifique[29].

Enfin, Cocteau réaffirme la vocation testamentaire de son futur musée en rédigeant une épitaphe en vers qu’il entend faire graver sur la porte du Bastion :

Halte voyageur mon voyage
Allait de danger en danger
Il est juste qu’on m’envisage
Après m’avoir dévisagé[30].

Ces vers semblent être sa revanche sur les années durant lesquelles il a été victime des critiques. En quelque sorte il se venge en réalisant son temple-musée et en entrant dans l’immortalité.

En outre, Cocteau entend transmettre, par la création de son musée, un message aux générations futures. Dans son Testament pour l’an 2000[31], il compare ainsi les mentalités des différentes époques, sa propre jeunesse et celle de 1962, et explique aussi sa vision du progrès :

J’espère du reste que vous n’êtes pas devenus des robots, et qu’au contraire, vous vous serez très humanisés. C’est cela mon espoir. […] Nous sommes à l’heure actuelle dans quelque chose d’extrêmement dangereux, c’est le génie collectif[32].

Le Bastion devient alors pour lui un enjeu essentiel de la transmission de son œuvre aux générations futures. Son souhait de laisser des « traces » de sa création artistique rejoint alors le projet de son ultime long-métrage, Le Testament d’Orphée de 1960, qui est présenté comme « le legs d’un poète aux jeunesses successives qui l’ont toujours soutenu[33] ».

Un musée de tous ses arts

Afin de réaliser au Bastion un lieu où les visiteurs peuvent comprendre l’intérêt de son œuvre méditerranéenne, Cocteau se consacre davantage à l’art artisanal. Au mois de janvier 1959, Francis Palmero lui envoie une série de plans du Bastion afin qu’il travaille la distribution des espaces d’exposition. L’artiste se lance dans l’élaboration d’un décor in situ composé de plusieurs mosaïques, autre réminiscence des îles grecques et de leur mythologie. Dans une interview de Cocteau effectuée par Jacqueline Marielle à Saint-Jean-Cap-Ferrat, le maître évoque son attachement au lieu : « Le Bastion qui avance dans la mer, vous le connaissez, Palmero l’a remis, pas à neuf, mais à vieux. Il est comme il était jadis, et c’est un endroit que je trouve magnifique[34]. » Il dévoile aussi quelques idées de décoration qu’il a prévues pour son musée : « Les mosaïques sont trois mosaïques sur la façade et des mosaïques dans les meurtrières, au sol des meurtrières, où nous poserons les socles pour les céramiques[35]. » En tout, le Bastion accueillera trois grands panneaux extérieurs, un grand à motif de lézard dans l’entrée et onze panneaux aux embrasures des fenêtres de l’étage.

Pour les mosaïques de la façade principale de l’édifice, Cocteau a déjà des idées qu’il précise dans une lettre adressée au maire sous la forme de directives de réalisation :

Elles sont très belles et doivent être exécutées soit en cailloux noirs et blancs, soit en petits morceaux de marbre cassé.

J’ai remis à votre collaborateur un exemple de mosaïque, dans une revue de voyage. On peut mêler le blanc, le gris, le jaune pâle, le noir afin que vive et ne soit pas du style salle de bains.

Les cailloux ne doivent jamais être posés à plat, mais sur la tranche (ceci pour les fenêtres)[36].

Finalement Cocteau concentre son processus créatif selon une seule technique spécifique qui fait référence à la traditionnelle technique dite « de calade » de la région, celle « des mosaïques en galets de la plage, de galets noirs et blancs comme on les exécute en Italie ou en Grèce[37] ».

Par ailleurs, dans ce projet collectif, l’entente de l’artiste et de l’architecte est exemplaire. Ainsi, alors que Février avait déjà prévu de différencier les embrasures par des briques de couleur rouge, il se ravise et privilégie le choix de Cocteau en créant dans chaque embrasure une mosaïque de galet. Dans une lettre, le maire lui demande « de [lui] faire parvenir [ses] projets concernant la décoration au sol des angles de fenêtres[38] », afin de s’entretenir avec l’architecte sur les mesures à prendre. Dès 1961, Cocteau, sous la commande du maire, a l’idée de disposer sur le parvis du Bastion une grande mosaïque qui « représente le lézard qui symbolise la belle paresse méditerranéenne[39] ».

Ébauche de la mosaïque du Lézard à l’entrée du Bastion, Archives municipales de Menton

Le poète aime en effet observer les lézards qui restent immobiles sous le soleil brûlant de la Côte d’Azur et il fait d’eux son emblème. Les caractéristiques physiques exceptionnelles du lézard lui permettent d’être souvent assimilé à la régénération et à l’immortalité. Cocteau est fasciné par sa capacité à glisser de mue en mue, ce qui le transforme en une incarnation de l’âme. Il reprend le motif pour l’élaboration du cadran solaire intitulé « Les Lézards » au « village du soleil » Coaraze en 1961 et s’en servira également pour le théâtre en plein air du Cap d’Ail.

À en juger de cette mosaïque, le maire s’intéresse de près aux créations de l’artiste. Il semble même qu’il s’entretient souvent avec l’architecte des bâtiments de France concernant la disposition des œuvres de Cocteau. Dans une lettre du 2 janvier 1962, il indique à l’artiste qu’il a bien reçu la maquette de la mosaïque du lézard et lui fait part d’une difficulté qui se présente à eux :

Nous nous sommes aperçus, à l’occasion de cette mise en place, que l’entrée donnerait sur le grand côté de votre croquis, la signature se trouverait ainsi renversée à l’angle gauche et la date dans l’angle droit, alors que le dessin semble être conçu pour être vu à l’entrée par le petit côté, celui qui correspond à votre signature[40].

Cocteau explicite son projet dans une réponse adressée au maire le 9 janvier 1962, où il réaffirme ses directives :

Je crois qu’il y a un malentendu. J’ai fait, à votre demande, cette mosaïque, pour être à l’entrée en bas (extérieur) de notre bastion. C’est-à-dire sur la place. Si elle doit être à l’intérieur c’est plus petit, en longueur et en entrant qu’il faudrait la mettre.

J’ai l’idée pour le devant des fenêtres de faire des signes que je vous enverrai et pour lesquelles il faudrait établir des maquettes (ça votre petite maquette du lézard est faite par une main remarquable)[41].

Par ailleurs, dans le courant du mois de janvier, il accepte une proposition d’exposition de trois cent cinquante de ses toiles à Tokyo. Le travail d’inventaire de ses œuvres, éparses entre le Cap d’Ail, Nice, Milly-la-Forêt et le Palais-Royal, lui permet de sélectionner celles qu’il pourrait éventuellement exposer au Bastion.

En parallèle, Cocteau continue à affiner ses choix de présentation. Une salle du Bastion est réservée aux poteries réalisées à l’atelier Madeline-Jolly. Le poète avait exposé déjà quelques-unes de ses créations artisanales dans son restaurant habituel napolitain, « Le Golfe de Naples », le même restaurant où le Député-Maire lui avait fait la proposition cinq ans auparavant. Toutefois, afin d’accentuer son empreinte artisanale, il décide d’ajouter dans l’espace d’exposition des tapisseries qu’il a dessinées et qui ont été réalisées par la manufacture des tapisseries d’Aubusson, entre autres Judith et Holopherne. Le maire lui signale cependant un petit problème :

J’ai reçu de la Maison Pinon d’Aubusson la tapisserie destinée au Bastion. Elle est en tous points parfaite et je suis persuadé que vous serez heureusement surpris de la qualité des formes et des couleurs qui répondent exactement à vos intentions.

Un seul détail me chagrine et je vous le signale. Votre signature comportait votre prénom et la petite étoile. Or, par inadvertance, le réalisateur n’a fait figurer que le nom. Je m’en suis aussitôt inquiété et il m’a été indiqué que cela pouvait être repris.

Je viens vous demander conseil.

Pour ma part, je préférerais, pour la postérité, que la signature soit complète et traditionnelle[42].

La tapisserie sera finalement reprise pour y ajouter l’étoile manquante. Une autre tapisserie d’Aubusson est également envisagée, en l’occurrence L’Âge du Verseau ou la Promenade des Anglais qui sera tissée à la demande du maire et achevée après la mort de l’artiste.

L’entreprise Triquenot, qui a déjà été contactée par l’artiste pour préparer les cartons de mosaïques, envoie une lettre au maire le 2 juin 1962 concernant la décoration du musée :

Monsieur Février a d’autre part manifesté le désir de me charger du cérusage du plafond de la salle inférieure et de la pose d’un tapis végétal sur le plancher à l’étage. Tout ceci est issu de la conversation que nous avons eue, Monsieur Cocteau, Monsieur Février et moi-même mardi dernier[43].

Il semble en effet que Cocteau avait des projets plus élaborés pour son musée, qui peuvent notamment être comparés à ceux de la salle des mariages, comme le tapis léopard de l’allée des mariés conçu spécifiquement pour cette décoration. Cependant il ne semble pas que cela ait abouti comme il le souhaitait.

Devant l’ampleur des travaux de restauration qui progressent en même temps, Cocteau appréhende le résultat de sa besogne : « Palmero me dit : “Vous avez peur. Vous aviez aussi peur la première fois que je vous ai montré la salle des mariages. Et vous en viendrez à bout comme vous êtes venu à bout de l’autre. Je n’y crois pas”[44]. » Le poète a soixante-douze ans lorsqu’il écrit ces propos. Ses nombreux projets méditerranéens mais surtout ses problèmes de santé le fatiguent beaucoup. Alors qu’il devait passer le début de l’année sur la Côte d’Azur, sa santé le contraint à rester à Milly-la-Forêt pour reprendre des forces. Palmero s’inquiète pour lui : « Le climat, en ce début d’hiver, est aussi serein que d’habitude et je suis persuadé que si vous pouvez affronter le voyage vous retrouverez ici toutes vos forces[45]. » Il le rassure également sur l’avancée des travaux du Bastion : « [Ils] sont arrivés maintenant au point culminant en ce qui nous concerne et vous avez ma parole[46]. » Cocteau l’en remerciera plus tard : « Merci de tout cœur cher ami, sachez que notre bastion est une des 3 ou 4 choses qui me rendre la vie moins lourde[47]. »

Lettre de Jean Cocteau à Francis Palmero, 1er janvier 1963, Archives municipales de Menton

Le 1er aout 1960, il assiste au Festival de musique de chambre et décrit cette soirée dans son journal : « Et ce cahier se termine avec un merveilleux concert d’Isaac Stern au Festival de Menton. Feu d’artifice sur la mer[48]. » La dernière partition jouée lors du Festival de 1963 sera la Symphonie des adieux de Joseph Haydn : un présage pour Cocteau qui ne reverra plus jamais sa ville-testament. La vieille de sa mort, le maire de Menton se rend à Milly-la-Forêt. Les deux hommes s’entretiennent du Bastion, comme l’atteste la dernière page du journal du poète, en date du 10 octobre 1963 : « Visite de Palmero. J’ai décidé de choisir quelques pastels et la tapisserie (retour du Japon) qu’il fera prendre et porter à la mairie de Menton en attendant que je les accroche[49]. » Malheureusement, il ne pourra assister à la réalisation de tous ses efforts.

Le 11 octobre, Jean Cocteau se rend de l’autre côté du miroir, tel Orphée qui pénètre dans le royaume des morts. Il meurt à soixante-quatorze ans d’une crise cardiaque, à Milly-la-Forêt, un jour après la mort de son amie Édith Piaf. Il laisse dernière lui des années de création, mais surtout un travail qui lui tenait à cœur mais qu’il ne terminera jamais : son « Bastion Jean Cocteau ». Afin de réaliser les dernières volontés du maître, Francis Palmero fait appel à Édouard Dermit, son fils adoptif devenu son légataire universel, pour terminer les travaux.

Photo du Musée Jean Cocteau, Archives municipales de Menton.

Le musée à la mémoire d’un artiste éternel ouvrira ses portes le 30 avril 1966. Le maire y tiendra un discours émouvant : « Jean Cocteau, notre Citoyen d’Honneur, à son époque, vient d’y ajouter hier la Salle des Mariages de l’Hôtel de ville et aujourd’hui, ce Bastion où avant de mourir il a enfermé son cœur[50]. » André Maurois, de son côté, conclura son discours en honorant la mémoire de son ami disparu :

J’aime à imaginer en ce moment, près de nous, le fin profil, les cheveux rebelles du poète et à penser que nous lui rendons, grâce à vous, l’hommage qu’il eut aimé dans les lieux qu’il aimait, devant ceux qui l’aiment encore[51].


[1] Jean Cocteau, Le Passé défini V, Paris, Gallimard, 2006, p. 693.

[2] Voir David Gullentops, « Jean Cocteau : décentralisation, poésie d’artisanat et méditerranéisme », dans Jean Cocteau et la Côte d’Azur, Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série, n°9, Paris, Non Lieu, 2011, p. 5-11.

[3] Jean Cocteau, « Décentralisation », 1963, Ibidem, p. 23.

[4] Jean Cocteau, Le Passé défini IV, Paris, Gallimard, 2011, p. 194-95.

[5] Jean Cocteau, « Festival du rêve… », texte présent dans le programme des festivals de musique à Menton de 1956 et 1958 et repris dans Cocteau, Écrits sur la musique, Paris, Vrin, 2016, p. 520-521.

[6] Ibidem, p. 521.

[7] Jean Cocteau, Le Passé défini V, op. cit., p. 561-562.

[8] Ibidem, p. 680.

[9] Jean Cocteau, « De Menton à Cnossos », poème rédigé le 11 septembre 1957, dans PD V, 694-695.

[10] Jean Cocteau, Le Passé défini V, op. cit., p. 689.

[11] Ibidem, p. 693.

[12] Gaou avait collaboré en tant qu’ouvrier artisan à la salle des mariages. Cocteau s’exprime souvent au sujet des difficultés rencontrées avec les différents groupes d’ouvriers qui ont travaillé avec lui. Il devra à plusieurs reprises reconstituer des équipes, jusqu’à l’arrivée de Gaou avec qui il travaille efficacement jusqu’à la fin des travaux.

[13] Jean Cocteau, Le Passé défini V, op. cit., p. 729.

[14] Cocteau cité dans Hugues de la Touche, La Riviera de Jean Cocteau, escale à Menton, Nice, ROM édition, 1996, p. 28.

[15] Extrait du Mystère laïc cité dans Hugues de la Touche, L’Esprit de Jean Cocteau, La Ciotat, Lumières du Sud, 2005, p. 88.

[16] Jean Cocteau, Le Passé défini III, Paris, Gallimard, 1989, p. 68.

[17] Jean Cocteau, Le Passé défini V, op. cit., p. 729.

[18] Jean Cocteau, Le Passé défini VI, Paris, Gallimard, 2011, p. 38.

[19] Ibidem, p. 274.

[20] Extrait d’Orphée cité dans Hugues de la Touche, L’Esprit de Jean Cocteau, op. cit., p. 73.

[21] Extrait de l’Hommage à Gide cité dans ibidem, p. 75.

[22] Extrait du Mystère laïc cité dans ibid., p. 76.

[23] Archives INA, interview de Cocteau, par Jacqueline Marielle, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, 18 août 1962.

[24] Jean Cocteau, Le Passé défini VI, op. cit., p. 331-332.

[25] Idem.

[26] Jean Cocteau, Le Passé défini VII, Paris, Gallimard, 2012, p. 226-227.

[27] Jean Cocteau, Le Passé défini VI, op. cit., p. 290.

[28] Ibidem, p. 331-332.

[29] Ibid., p. 336.

[30] Ibid., p. 342.

[31] Voir Jean Cocteau s’adresse à l’an 2000, dans Jean Cocteau et le court métrage, Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série, n°15, Paris, Non Lieu, 2017, p. 244-248.

[32] Idem.

[33] Cocteau cité dans Célia Bernasconi, « Jean Cocteau à Menton », dans Jean Cocteau et la Côte d’Azur, op. cit., p. 103.

[34] Archives INA, interview de Jean Cocteau, doc. cit.

[35] Idem

[36] AMM 175W8/31, sans date, lettre de Jean Cocteau à Francis Palmero. Cette cote et les suivantes renvoient aux Archives municipales de Menton.

[37] Archives INA, interview de Jean Cocteau, doc. cit.

[38] Idem.

[39] Cocteau cité dans Célia Bernasconi, « Jean Cocteau à Menton », art. cit., p. 105.

[40] AMM 175W8/10, 2 janvier 1962, lettre de Francis Palmero à Jean Cocteau.

[41] AMM 132W78/10, 9 janvier 1962, lettre de Jean Cocteau à Francis Palmero.

[42] AMM 175W8/8, 26 juin 1963, lettre de Francis Palmero à Jean Cocteau.

[43] AMM 132W78/11, 2 juin 1962, lettre de Jean Triquenot à Francis Palmero.

[44] Cocteau cité dans Célia Bernasconi, « Jean Cocteau à Menton », art. cit., p. 104.

[45] AMM 175W8/9, 23 décembre 1961, lettre de Francis Palmero à Jean Cocteau.

[46]Idem.

[47] AMM 175W8/3, 1 janvier 1963, lettre de Jean Cocteau à Francis Palmero.

[48] Cocteau cité dans Célia Bernasconi, « Jean Cocteau à Menton », art  cit., p. 104.

[49] Jean Cocteau, Le Passé défini VIII, Paris, Gallimard, 2013, p. 358.

[50] AMM 175W8/16, 30 avril 1966, discours d’inauguration de Francis Palmero.

[51] AMM 175W8/17, 30 avril 1966, discours d’inauguration d’André Maurois.

Pour citer cet article

Naïs Curti, "Cocteau et le musée du Bastion", Cahiers JC n°18 : Filiations, [en ligne], 2020, 14p, consulté le 22/10/2020, URL : https://cahiersjeancocteau.com/articles/cocteau-et-le-musee-du-bastion/