Le poète sur le toit ou la présence de Jean Cocteau dans la fiction brésilienne

« Que le rayonnement de Cocteau ait été longtemps plus grand à l’étranger qu’en son propre pays, nul n’en saurait douter », écrit Jean Touzot[1]. Il faut évidemment considérer cet « à l’étranger » comme l’ensemble des pays en dehors de la France et partout dans le monde où l’œuvre coctalienne est diffusée. Un ensemble composé à la manière d’un polyèdre dont l’image complète n’est jamais observable depuis un seul point de vue, mais doit être considérée à partir de l’appréhension de chaque facette polygonale de l’ensemble. En ce sens, nous tournons notre regard vers le Brésil pour y examiner la présence de Jean Cocteau, spécialement dans le domaine de la fiction littéraire.

Voyons d’abord le rapport Cocteau-Brésil en général. Bien que Cocteau n’ait jamais été au Brésil, son nom figure dans la presse brésilienne depuis 1912 ; dans une toute première apparition comme un artiste invité à une fête mondaine qui aurait eu lieu à L’Haÿ les roses[2] ; ensuite grâce à la représentation du spectacle Le Dieu bleu, par les Ballets russes, dans ce pays sud-américain en 1913[3]. Mais aussi grâce à la diversité de ses œuvres qui ont traversé l’Atlantique tout au long du XXe siècle et jusqu’à nos jours. Cependant, ce qui ressort le plus souvent du rapport Cocteau-Brésil, lorsqu’il en est question, soit dans ses biographies, soit dans les travaux des spécialistes de l’œuvre coctalienne, c’est l’anecdote concernant le titre du Bœuf sur le toit (1920), tiré d’un tango brésilien qu’avait écouté Darius Milhaud lors de son séjour à Rio de Janeiro de 1917 à 1919, en qualité de secrétaire de Paul Claudel dans le cadre d’une délégation française au Brésil[4].

Alors qu’une expression étrangère pittoresque lui a servi d’inspiration pour écrire sa farce, Cocteau a influencé les modernistes brésiliens dans les années 1920 ; sa Voix humaine a résonné au Brésil dès 1931[5] ; son cinéma y était à l’affiche à partir des années 1940 ; trois de ses poèmes sont entrés dans l’anthologie des chefs-d’œuvre universels dirigée par l’écrivain brésilien Sérgio Milliet en 1957[6] ; sa Machine infernale, traduite en portugais-brésilien par le poète Manuel Bandeira, a été publiée en 1967 ; à travers la traduction de l’autobiographie de Jean Marais[7] une trentaine de poèmes de Jean Cocteau dédiés à l’acteur ont pu être lus au Brésil ; dans les années 1980 c’était le tour de Thomas l’imposteur et Opium ; en 1997, l’exposition Le Monde de Jean Cocteau a été présentée à São Paulo[8] ; en 2005, André Scucato et Cristina Pinheiro ont réalisé le court-métrage documentaire poétique intitulé Je suis Jean Cocteau, avec des extraits des films du poète ; nos traductions de La Difficulté d’être et du Potomak sont sorties en librairie respectivement en 2015 et 2019 ; la nouvelle décennie a débuté avec le mémoire de master recherche de Raíssa Palma de Souza Silva sur le mythe d’Antigone au XXe siècle[9]. Pour ne citer que quelques exemples de la présence quasi constante et bien variée de Jean Cocteau au Brésil au cours de plus d’un siècle. On pouvait, donc, bien s’attendre à une sorte de glissement vers la fiction, puisque « l’insertion de faits ou de personnes historiques dans un récit de fiction n’a rien d’exceptionnel », comme le souligne Charline Pluvinet[10]. En effet, cela se confirme avec la présence de Jean Cocteau dans la fiction brésilienne.

Cocteau en fiction

On constate la présence de Jean Cocteau dans deux romans du moderniste Oswald de Andrade, Memórias sentimentais de João Miramar, de 1924, et Serafim Ponte Grande[11], de 1933 ; dans la pièce Nós[12], créée en 2016 par la compagnie de théâtre Grupo Galpão ; ainsi que sur la couverture du roman Menino sem passado[13], de Silviano Santiago, paru en 2021. Quelle est la vraie nature de cette présence ? Quel rôle joue-t-elle dans ces œuvres ou chez ces auteurs ?  Questions auxquelles nous essaierons de répondre.

Chez Oswald de Andrade

Pour mieux comprendre la présence de Jean Cocteau dans les romans d’Oswald de Andrade, il faut d’abord connaître quelques données biographiques de cet écrivain brésilien, car on y trouve des pistes permettant de rapprocher les deux poètes.

Né le 11 janvier 1890, dans une famille aisée de São Paulo, Oswald de Andrade fonde, en 1911, l’hebdomadaire O Pirralho, de caractère humoristique, dans lequel il publie ses premiers textes. En 1912, l’écrivain fait son premier voyage en Europe, où il prend contact avec le mouvement futuriste de Marinetti, fréquente Montmartre et, puis, rentre au Brésil accompagné d’une jeune femme française, Henriette Denise Boufflers, avec qui il se mariera et aura un fils. En 1917, Oswald rencontre Mário de Andrade et Emiliano Di Cavalcanti ; ils deviennent tous les trois les chefs de file du mouvement moderniste brésilien et participent à la Semana de Arte Moderna de 1922[14].

Dans une lettre à Manuel Bandeira, le 22 mai 1923, Mário de Andrade écrit : 

As-tu des nouvelles d’Oswald ? Il est à Paris en amitié avec Cendrars, Romains, Picasso, Cocteau, etc. Il a donné une conférence à la Sorbonne, où il a parlé de nous !!! C’est très drôle, non[15] ?

Marcos Antonio de Moraes[16] confirme que la conférence L’Éffort intellectuel du Brésil contemporain [sic] a vraiment eu lieu à la Sorbonne le 11 mai de cette année-là, et que le 31 octobre Sérgio Milliet a écrit à Mário de Andrade, depuis la capitale française, pour lui dire que Cocteau, en réponse à une demande d’Oswald de Andrade, avait accepté de collaborer à une nouvelle revue littéraire brésilienne, Knock-out, projet qui n’a finalement pas abouti.

En 1924, dans un commentaire à propos d’une conférence de l’écrivain Graça Aranha sur « l’esprit moderne », Oswald de Andrade affirme que « le Brésil lisait Max Jacob, Cendrars, Cocteau et Marinetti[17]. » Un an plus tard, dans le même quotidien, le critique littéraire José Clemente compare la poésie d’Andrade à celle de Cocteau :

Ou encore cette vision pittoresque de Congonhas do Campo : “Un char à bœufs chante comme un orgue” qui rappelle, d’une certaine façon, la vision de l’Espagne de Cocteau : “Le christ couché dans la crypte / Est un cheval de picador [18].

Auteur du Manifesto da Poesia Pau-Brasil (1924) et du Manifesto Antropófago (1928), Oswald de Andrade aurait encore rencontré Jean Cocteau en 1925 lors d’un déjeuner offert par l’ambassadeur brésilien à Paris, Souza Dantas, dans le but de mettre en contact les écrivains et artistes de l’avant-garde française et ceux de « l’avant-garde » brésilienne. Selon le quotidien Jornal Pequeno[19], à ce déjeuner étaient présents du côté français : Jean Giraudoux, Jules Romains, Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Jules Supervielle, Darius Milhaud, Fernand Léger et André Lhote. Et du côté brésilien : Pinheiro Junior, Sérgio Milliet, Tarsila do Amaral, Vicente do Rego Monteiro, Victor Brecheret, Sousa Lima et Oswald de Andrade, ce dernier étant l’organisateur de la rencontre culturelle et diplomatique. En effet, ce poète brésilien était très dynamique. Qu’en est-il de sa production fictionnelle ?

Paru en 1924, Memórias sentimentais de João Miramar est un roman très fragmenté, un peu plus de cents pages divisées en cent soixante-trois chapitres et mélangeant des lettres échangées entre les personnages et des fragments de mémoire du narrateur à la première personne. Ces textes prennent parfois la forme de poèmes, c’est-à-dire qu’il y a des chapitres en vers et d’autres où l’on passe des vers à la prose. Un lecteur du Potomak (1919, 1924) pourrait bien remarquer une certaine ressemblance formelle des Memórias sentimentais de João Miramar avec le livre de Cocteau, malgré l’absence de dessins dans le roman d’Oswald de Andrade. D’ailleurs, Prudente de Moraes Neto et Sérgio Buarque de Hollanda[20], dans leur critique de cet ouvrage, mettent entre guillemets le mot « roman ». Ces critiques relèvent aussi une citation qui, selon eux, indiquerait une sorte de filiation littéraire, au vu de l’intense jeu de langage dans cette œuvre : « Cris écrémés, plongeons dans la mer du ciel, indiens en avant. Parades mariaient Picasso, Satie et Jean Cocteau. Des cyclistes décollaient comme des pantins éternels[21]. »

João Miramar part en Europe, comme son créateur, et pendant son séjour en France vit pleinement l’effervescence culturelle de la capitale. C’est ainsi que Cocteau, dûment identifié, entre dans le roman comme une référence qui atteste l’actualité du moment raconté et la passion du personnage brésilien pour l’avant-garde et les symboles de la vitesse. Dans ce chapitre qui a pour titre « 14 de Julho » (14 juillet), João Miramar assiste au Tour de France, à des spectacles de musique et de danse et fréquente des fêtes foraines. Un mélange d’art, sport et culture populaire, qui n’est pas étranger à l’univers coctalien.

Alors que le nom de Cocteau n’apparaît qu’une seule fois dans ce roman d’Oswald de Andrade, il n’échappe pas à l’attention des critiques, probablement parce que l’ombre ou plutôt la lumière de ce figurant, qui ne se développe pas en un vrai personnage et qui reste en apparence comme une simple référence historique et culturelle, permet d’éclairer le choix esthétique de l’auteur cannibale. Dans sa préface à l’édition que nous étudions, Carlos Alberto Iannone[22] affirme que Memórias sentimentais de João Miramar s’inscrit avec Serafim Ponte Grande dans la deuxième phase de création d’Oswald de Andrade, dans laquelle le recours à la parodie et l’usage des techniques cubistes seraient des caractéristiques marquantes.

Publié en 1934, le roman Serafim Ponte Grande semble encore plus radical, composé à la manière d’un assemblage des cahiers, carnets de notes, journal intime ou agenda du personnage principal. Comme dans l’œuvre précédente, on y trouve des poèmes et des lettres, des références diverses, mais Cocteau n’est cité directement que dans la préface signée par Oswald de Andrade lui-même.

Logiquement j’ai dû devenir catholique. La grâce illumine toujours le riche héritage. Mais lorsque j’étais à genoux (avec Jean Cocteau !) devant la Vierge Marie et faisant attention au Moyen Âge de saint Thomas, un prêtre et un archevêque m’ont piqué le portefeuille hérité, à midi d’une journée surveillée de ce São Paulo affairiste[23].

En se présentant « avec Jean Cocteau », le romancier brésilien nous donne une piste sur la composition de son personnage Serafim Ponte Grande, qui porte des traits partagés par les deux écrivains : l’exercice d’une écriture fragmentée, la conversion temporaire au catholicisme, un milieu de vie bourgeois, l’amour du cinéma et des références littéraires et artistiques variées. Comme son créateur, Serafim fait un séjour en Europe et tout au long du roman se comporte en grand séducteur de femmes, ce qui ne l’empêche pas d’exprimer son désir homoérotique pour un ami à un moment donné.  Serait-ce un clin d’œil de plus à Jean Cocteau ? En fait, à première vue il serait difficile de noter une quelconque ressemblance entre le poète français et le héros d’Oswald de Andrade (ou anti-héros, comme le préfèrent les modernistes brésiliens). En outre, le roman, du fait de sa pratique de l’autodérision et de sa critique de la société dans laquelle vivait son auteur, semble être bien représentatif du modernisme au Brésil. Toutefois, connaissant les procédés de création d’Oswald de Andrade basés sur le concept de l’anthropophagie[24] et son rapport à la culture européenne, spécialement à Cocteau, nous pouvons bien accepter l’interprétation présentée plus haut, c’est-à-dire qu’il y a quelque chose de coctalien dans Serafim Ponte Grande.

Parmi nous ou entre les nœuds

Anatol Rosenfeld[25] prétend que l’on n’attribue pas le qualificatif fictionnel au théâtre, parce qu’au théâtre la fiction se revêt d’une telle force jusqu’à se substituer à la réalité. Cela reste, néanmoins, une illusion. C’est pourquoi nous nous intéressons à une pièce de théâtre alors que nous parlons de la présence de Jean Cocteau dans la fiction brésilienne.

« Le théâtre est en quelque sorte un prolongement de la rue […] Seulement il est difficile de ne pas revenir sans cesse au théâtre puisque la rue est un théâtre[26] », déclarait Cocteau dans une émission radio en 1938. Il y a aussi le théâtre de rue, lorsque le spectacle théâtral se donne dans un espace public, bien souvent en extérieur. C’est dans ce genre qu’une troupe de comédiens de Belo Horizonte, au Brésil, s’est fait connaître : le Grupo Galpão.

Créé en 1982 à la suite d’une rencontre de jeunes comédiens en formation, qui participaient à un atelier de théâtre animé par des formateurs allemands, le Grupo Galpão a débuté en tant que compagnie de théâtre de rue et, quelques années plus tard, dans ce même format, a remporté un grand succès auprès du public brésilien et étranger – jusqu’au Globe Theater de Londres – avec une adaptation de Roméo et Juliette, de William Shakespeare[27].

En 2016, le Grupo Galpão met en scène (cette fois-ci dans un théâtre) la pièce Nós, écrite par Eduardo Moreira et Marcio Abreu, l’un comédien de la compagnie depuis sa fondation, l’autre metteur en scène invité[28]. Nós en portugais veut dire nous, mais aussi nœuds, et cette ambiguïté est bien exploitée dans la pièce. C’est une histoire des relations interpersonnelles, du rapport entre individu et groupe, entre le dedans et le dehors, l’intégration et l’exclusion, servant aussi de métaphore à la fois du brexit et de la destitution de la présidente brésilienne Dilma Rousseff.

C’est dans l’épilogue que Jean Cocteau est invoqué par le personnage nommé Aquele que queria ser outra pessoa (« Celui qui voulait être une autre personne »). Il cite un extrait adapté de notre traduction de La Difficulté d’être.

J’ai passé la cinquantaine. C’est dire que la mort ne doit pas avoir à faire bien longue route pour me rejoindre. La comédie est fort avancée et il me reste peu de répliques… Alors ceci est toujours un commencement ? Ça ne devrait pas être une fin, ou bien un milieu ? C’est cette difficulté d’être qui ne s’arrange pas ! Cette gêne que j’éprouve à me montrer tel que je suis ! Je me cloîtrai, je me torturai, je m’interrogeai, je m’insultai. Je me consumai de refus. Je ne conservai de moi que les cendres. Je reste la victime de ces rites maladifs qui font des enfants des maniaques disposant toujours leur assiette d’une certaine manière à table et n’enjambant que certaines rainures du trottoir. C’est beau ça. Jean Cocteau. Mon pire défaut m’arrive de l’enfance [29]!

Plus qu’une simple citation ce texte prend l’allure d’une présentation d’un nouveau personnage. Cocteau entre en scène à travers les paroles de « Celui qui voulait être une autre personne », mais par ses propres mots. On arrive presque à voir, parmi les autres personnages de la pièce, un monsieur quinquagénaire d’une grande profondeur psychologique exposant ses nœuds intérieurs.

Il y a dans la pièce des citations directes d’autres auteurs : trois chansons, une pièce de théâtre, un roman et un poème. Cependant, les noms des auteurs ne sont pas prononcés sur la scène, sauf ceux de [Wislawa] Szymborska et de Jean Cocteau.  À la fin, « Celui qui voulait être une autre personne » demande : « Je voudrais te lire un poème, je peux ? » Après avoir lu le poème Remerciements de Szymborska, il finit par demander : « N’est-ce pas joli ? ». La Femme lui répond : « C’est joli ! De qui est-ce ? ». Lui : « De Szymborska ». Elle : « Zybrosca ? Elle est d’où ? » Lui : « De Pologne. » Elle : « De Pologne ? Je ne suis jamais allée en Pologne… » Lui : « Ça te dit d’y aller ? » Elle : « Allons-y[30]. » La pièce se termine sur de la musique et tout le monde, comédiens et public, sont invités à danser. Bien que les appréciations de l’extrait de La Difficulté d’être et du poème Remerciements soient très proches : « beau », « joli », on constate que l’effet n’est pas le même. À notre avis, le fait de citer Szymborska établit un lien avec le réel, mais n’amène pas la poétesse polonaise sur la scène. Cocteau, en revanche, peut être perçu comme un vrai personnage invité dans la pièce.

Sur la couverture

Professeur d’université et théoricien de la littérature, Silviano Santiago est également un romancier reconnu au Brésil. Dans une conférence donnée en 2008 à Rio de Janeiro et publiée par la suite, dans la revue d’études littéraires Aletria, Santiago parle de la fragilité de la frontière qui existerait entre les discours fictionnels et non-fictionnels :

Récemment, j’ai trouvé la forme moderne du paradoxe dans un dessin de Jean Cocteau, de la série grecque. Il est daté de novembre 1936. On y voit un profil nettement grec, celui du poète et musicien Orphée. De sa bouche, comme dans une bande dessinée, sort une bulle où c’est écrit : « Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. » Ce jeu du narrateur de la fiction qui est un menteur et se dit porteur de la parole de la vérité poétique, ce jeu entre l’autobiographie et l’invention fictionnelle, c’est ce qui m’a permis de pousser jusqu’aux conséquences ultimes la vérité dans le discours hybride[31].

Sur la quatrième de couverture de l’édition de notre traduction de La Difficulté d’être, invité par l’éditrice, Silviano Santiago déclare en 2015 : « Cocteau est l’horloge qui donne les heures exactes à l’improviste[32]. » En tant que romancier, Santiago avait publié, en 2004, un livre intitulé O falso mentiroso (« Le faux Menteur »), dans lequel Cocteau n’est pas cité explicitement, malgré la ressemblance de ce titre avec l’univers coctalien[33]. Il a fallu attendre 2021 pour que le poète soit présent dans l’œuvre fictionnelle de Silviano Santiago.

Entre les mémoires d’enfance et l’autobiographie, mais sous l’étiquette de roman, Menino sem passado (1936-1948)[34] est publié avec sur la couverture un dessin de Jean Cocteau. Il s’agit d’un profil de jeune homme. Sur la quatrième de couverture l’image est à nouveau reproduite, en miniature, avec l’inscription qui l’accompagne originellement, mais qui n’apparaît pas sur la couverture du livre (la première de couverture, bien entendu) : « Souvenir de Jean Cocteau [le dessin de la petite étoile] 1966 ». En dessous, l’indication de la référence : « c Adagp/Comité Cocteau, Paris/AUTVIS, Brasil, 2020 ». Le trait et la signature semblent être de Cocteau, bien que la date soit postérieure à la disparition du poète.

Première et quatrième de couverture du livre Menino Sem Passado, de Silviano Santiago, paru chez Companhia das Letras en 2021, au Brésil.

Connaissant l’admiration de Silviano Santiago pour le poète et dessinateur Jean Cocteau, on peut croire que l’auteur de Menino sem passado (1936-1948) est le responsable du choix de l’image utilisée sur la couverture de ce roman. On se demande pourquoi un dessin de Cocteau figure sur la couverture, si le poète n’est pas cité dans le texte ? À part la ligne coctalienne, ce profil de jeune homme n’a rien de particulier. Est-il l’évocation parfaite de l’histoire d’un gamin sans passé ? Le choix se justifie-t-il tout simplement par la beauté du dessin ? On peut sans doute penser qu’une fois invité à contribuer à la quatrième de couverture de l’édition brésilienne de La Difficulté d’être, Santiago, à son tour, ait voulu inviter Cocteau à figurer sur la couverture de son roman.

Conclusion

Dans cet article nous avons montré combien la présence de Jean Cocteau dans la production culturelle et artistique brésilienne est vaste et variée. Au Brésil, le nom de Cocteau est une référence appréciée au cinéma comme au théâtre, en poésie, dans l’art du dessin ou dans la prose romanesque. D’une pure influence esthétique plus ou moins dévoilée il va jusqu’à se faire inviter en personne dans trois romans et dans une pièce de théâtre. S’il ne devient pas un personnage bien développé, la nature de sa présence suscite quand même quelques réflexions.

Chez Oswald de Andrade, dans les années 1920, Cocteau et son ballet Parade, cités dans Memórias sentimentais de João Miramar, confèrent à l’histoire de João Miramar une certaine vraisemblance de l’actualité de l’époque. Dans Serafim Ponte Grande, de 1934, c’est le Cocteau catholique qui apparaît dans la préface de l’auteur et qui lui inspire vraisemblablement la création de quelques traits de son personnage principal. Du texte au paratexte la présence coctalienne se fait ressentir encore plus fortement dans l’esthétique cannibale du moderniste brésilien.

Les citations peuvent prendre plusieurs formes, dans la pièce Nós (2016), du Grupo Galpão, nous constatons qu’en récitant un extrait de La Difficulté d’être durant la dernière partie du spectacle, le personnage qui voulait être une autre personne présente au public un nouveau personnage : Jean Cocteau. L’écrivain Silviano Santiago, pour sa part, invite Cocteau à orner la couverture de son roman Menino sem passado (2021), en employant un dessin signé par le poète. Ainsi, sur une couverture de livre, dans une préface de roman ou bien dans le corps du texte d’un autre roman et d’une pièce de théâtre, la présence de Jean Cocteau dans la fiction brésilienne est la preuve d’un vrai échange : le bœuf brésilien s’exporte à Paris pendant qu’au Brésil le Poète monte sur le toit pour chanter l’aurore toujours renouvelée de l’art.


[1] Jean Touzot, Jean Cocteau. Le Poète et ses doubles, Paris Bartillat, 2000, p. 207.

[2] Jornal do Commercio, Rio de Janeiro, le 06 décembre 1912, p. 4.

[3] Au moins huit quotidiens brésiliens de l’époque en témoignent : Jornal do Commercio, Jornal do Commercio – edição da tarde, O Paiz, O Imparcial, A Federação, A Noite, A Época et Jornal do Brasil.  

[4] Voir Manoel Aranha Corrêa do Lago [dir.], O boi no telhado. Darius Milhaud e a música brasileira no modernismo francês, São Paulo, IMS-Instituo Moreira Salles, 2012.

[5] La comédienne argentine Berta Singerman a été la première à jouer La Voix humaine au Brésil en 1931, depuis cette pièce a eu plus d’une vingtaine d’autres mises en scène.

[6] Il s’agit des poèmes « Si tu aimes, mon pauvre enfant », « Baigneuse » et « Pièce de circonstance ». Sérgio Milliet [dir.], Obras-Primas da Poesia Universal, São Paulo, Martins Editora, 1957, p. 410-411.

[7] Jean Marais, Histórias da minha vida, São Paulo, Editora Três, 1975.

[8] L’exposition Le Monde de Jean Cocteau a eu lieu au Museu de Arte Brasileira de la Fundação Armando Álvares Penteado du 21 octobre au 24 novembre 1997.

[9] Raíssa Palma de Souza Silva, « Ressonância de um mito: Antígonas no Século XX », mémoire de Master recherche, Departamento de Artes Cênicas, Universidade Federal de Ouro Preto, 2020.

[10] Charline Pluvinet, L’Auteur déplacé dans la fiction : configurations, dynamiques et enjeux des représentations fictionnelles de l’auteur dans la littérature contemporaine, Thèse de Littérature comparée, Université Rennes 2, Université européenne de Bretagne, 2009, p.73.

[11] Oswald de Andrade, Memórias sentimentais de João Miramar [suivi de] Serafim Ponte Grande, São Paulo, Editora Civilização Brasileira, José Olympio, Editora Três (Literatura Brasileira Contemporânea), 1973.

[12] Eduardo Moreira, Marcio Abreu, Nós, Belo Horizonte, Editora Javali (Coleção Teatro Contemporâneo), 2018.

[13] Silviano Santiago, Menino sem passado, São Paulo, Companhia das Letras, 2021.

[14] L’événement phare du mouvement moderniste brésilien.

[15] « Sabes do Oswaldo? Está em Paris amigo de Cendrars, Romains, Picasso, Cocteau, etc. Fez uma conferência na Sorbonne, em que falou de nós!!! Não é engraçadíssimo? » Mário de Andrade, Correspondência Mario de Andrade & Manuel Bandeira, São Paulo, Edusp, IEB, 2001, p. 92 (notre traduction).

[16] Marcos Antonio de Moraes, « Notas », in Mário de Andrade, Manuel Bandeira, Correspondência Mario de Andrade & Manuel Bandeira, São Paulo, Edusp, IEB, 2001, p. 93.

[17]« Encontrou o Brasil lendo Max Jacob, Cendrars, Cocteau e Marinetti. » Oswald de Andrade, « Modernismo Atrazado », Correio da Manhã, Rio de Janeiro, le 25 juillet 1924, p. 2 (notre traduction).

[18] « Ou ainda esta visão pittoresca de Congonhas do Campo: “Um carro de bois canta como um orgão” que faz lembrar, de um certo modo, aquella visão da Hespanha, de Cocteau: “Le christ couché dans la crypte / Est un cheval de picador.” » José Clemente, « Poesia páo-brasil », Correio da Manhã, Rio de Janeiro, le 1er octobre 1925, p. 4 (notre traduction).

[19] Jornal Pequeno, Recife, le 26 septembre 1925, p. 1.

[20] Prudente de Moraes, Sérgio Buarque de Hollanda, « Oswald de Andrade – Memórias sentimentais de João Miramar – S. Paulo, 1924 », Estética. Revista trimestral, Rio de Janeiro, Ano II, v.1, avril-juin 1925, p. 218-222.

[21] « Gritos desnatados, mergulhos no mar do céu, índios adiante. Paradas casavam Picasso, Satie e João Cocteau. Ciclistas decolavam como bonecos eternos. » Oswald de Andrade, Memórias sentimentais de João Miramar [suivi de] Serafim Ponte Grande, São Paulo, Editora Civilização Brasileira, José Olympio, Editora Três (Literatura Brasileira Contemporânea), 1973, p. 45 (notre traduction).

[22] Carlos Alberto Iannone, « Vida e obra de Oswald de Andrade », in idem, p. 12.

[23]« Logicamente tinha que ficar católico. A graça ilumina sempre os espólios fartos. Mas quando já estava ajoelhado (com Jean Cocteau!) ante a Virgem Maria e prestando atenção na Idade Média de São Tomás, um padre e um arcebispo me bateram a carteira herdada, num meio-dia policiado da São Paulo afarista. » Ibidem, p. 112 (notre traduction).

[24] Oswald de Andrade, « Manifesto antropófago », Revista de Antropofagia, n.1, mai 1928, p. 3.

[25] Anatol Rosenfeld, « Literatura e personagem », in : Anatol Rosenfel et al., A personagem de ficção, São Paulo, Editora Perspectiva, 2000, p. 9-49.

[26] Jean Cocteau, Le Théâtre de la rue, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 2003, p. 7 et 11.

[27] Voir Eduardo Moreira, Grupo Galpão uma história de encontros, Belo Horizonte, Duo Editorial, 2010.

[28] Le Grupo Galpão fait souvent appel à des metteurs en scène extérieurs.

[29] « Eu já passei dos cinquenta anos. Isso quer dizer que a morte não deve percorrer mais um longo caminho até me encontrar. Pode-se dizer que a comédia está avançada e restam-me poucas falas… Então isso ainda é um começo? Não deveria ser um fim, ou mesmo um meio? É essa dificuldade de ser que nunca se ajeita! Esse constrangimento de me mostrar como eu sou! Eu me enclausurei, me torturei, me interroguei, me insultei. Me consumi em recusas. Conservei de mim apenas as cinzas. Continuo a ser vítima desses ritos doentios, que fazem das crianças seres obsessivos que colocam seu prato sempre, sempre de determinada maneira sobre a mesa e saltam algumas linhas do passeio. Bonito isso. Jean Cocteau. O meu pior defeito vem da infância! » Eduardo Moreira, Marcio Abreu, op.cit. p. 83 (nous soulignons les ajouts des auteurs de la pièce).

[30] « Eu queria ler um poema pra você, posso? » […] « Não é lindo? » […] « É lindo! De quem é? » […] « Da Szymborska » […] « Zybrosca? De onde ela é? » […] « Da Polônia. » […] « Da Polônia? Eu nunca fui pra Polônia… » […] « Vamos pra Polônia? » […] « Vamos! » Ibidem, p.84-86 (notre traduction).

[31] « Recentemente, encontrei a forma moderna do paradoxo num desenho de Jean Cocteau, da série grega. Está datado de novembro de 1936. No desenho vemos um perfil nitidamente grego, o do poeta e músico Orfeu. De sua boca, como numa história em quadrinho, sai uma bolha onde está escrito: “Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité” (sou uma mentira, que diz sempre a verdade). Esse jogo entre o narrador da ficção que é mentiroso e se diz portador da palavra da verdade poética, esse jogo entre a autobiografia e a invenção ficcional, é que possibilitou que eu pudesse levar até as últimas consequências a verdade no discurso híbrido. » Silviano Santiago, « Meditação sobre o ofício de criar », Aletria, v.18, juillet-décembre 2008, p. 173-179 (notre traduction).

[32] « Cocteau é relógio que bate as horas certas do improviso. » Silviano Santiago, in Jean Cocteau, A dificuldade de ser, Belo Horizonte, Autêntica, 2015, quatrième de couverture, (notre traduction).

[33] Jean Cocteau a écrit le monologue « Le Menteur », paru dans Le Théâtre de poche en 1949, et a adapté la pièce Cher Menteur, de Jérôme Kilty, en 1960.

[34] Silviano Santiago, Menino sem passado: (1936-1948), São Paulo, Companhia das Letras, 2021.

Pour citer cet article

Wellington Júnio Costa, "Le poète sur le toit ou la présence de Jean Cocteau dans la fiction brésilienne", Cahiers JC n°19 : Cocteau en fiction(s), [en ligne], 2021, 10p, consulté le 27/11/2021, URL : https://cahiersjeancocteau.com/articles/le-poete-sur-le-toit-ou-la-presence-de-jean-cocteau-dans-la-fiction-bresilienne/