Comptes Rendus

Jean Cocteau, Écrits sur l’art, édition de David Gullentops, coll. Art et Artistes, Paris, Gallimard, 2022, 400 pp.

Après les Écrits sur la musique (Vrin, 2016), David Gullentops s’intéresse aux écrits sur l’art de Jean Cocteau. Une telle entreprise prolonge et complète celle menée par Pierre Caizergues dans Cortège de la désobéissance (Fata Morgana, 2001) avec un succès et une efficacité qu’il faut saluer. En effet, le corpus des écrits sur l’art est à la fois vaste et hétéroclite, tant Cocteau se plaisait à multiplier les textes et à les décliner à l’envi selon les supports. Partant d’un ensemble de 350 textes (articles, préfaces, hommages ou monographies), Gullentops a mené un travail important et nécessaire de documentation pour identifier les versions successives (manuscrit, 1er jet, épreuve corrigée etc…) et en sélectionner la meilleure et la plus complète. Ce faisant, il a d’abord pu corriger les erreurs récurrentes des éditeurs : coquilles et mise en page que Cocteau n’a eu de cesse de déplorer. Mais, grâce à une sélection efficace et pertinente, il évite aussi au lecteur de s’égarer dans le dédale des variantes, sans pour autant occulter l’évolution du discours coctalien, grâce aux notes recensant les modifications les plus significatives. Ainsi, contournant l’écueil de l’exhaustivité, qui nuirait ici à la clarté, l’ouvrage permet d’appréhender de façon plus globale la « poésie critique ». Des constantes se dessinent et le lecteur peut alors suivre l’évolution de la pensée esthétique coctalienne dans son fond comme dans sa forme. L’introduction détaillée offre à cet égard une aide précieuse en attirant l’attention sur les éléments saillants du corpus ainsi que sur la chronologie.

Au-delà du contenu et de l’appareil critique, c’est par sa forme que l’ouvrage se distingue. En effet, en optant pour l’ordre alphabétique, Gullentops rompt avec l’anthologie chronologique au profit d’un parcours thématique, qui permet au lecteur de naviguer à loisir d’un artiste à l’autre et, en même temps, d’appréhender les différentes strates du discours coctalien sur un sujet donné. Au fil des pages, c’est tout le monde de l’art qui s’esquisse : les tenants de l’avant-garde si chère à Cocteau comme Picasso, Braque ou Matisse ; mais aussi les jeunes créateurs prometteurs qu’il a soutenus à l’instar de Bérard, Clergue ou Buffet ; sans oublier la place significative donnée aux femmes : Chanel, Krull ou encore Laurencin ainsi qu’aux grands maîtres du passé. Deux perspectives cohabitent alors : les écrits sur l’art permettent d’abord de (re)découvrir cette constellation artistique, mais par un effet de miroir, ils renvoient à l’auteur lui-même, sa vision de l’art, son intérêt pour l’ensemble des disciplines, fussent-elles les plus confidentielles comme la céramique ou la tapisserie.

     Nous pouvons donc nous réjouir de la parution de cet ouvrage qui, au-delà de son aspect anthologique, nous offre une véritable caractérisation de la poésie critique et s’adresse à un public varié, du néophyte curieux au spécialiste, ce qui, à n’en pas douter, aurait ravi Jean Cocteau.

Jean Desbordes, Les Forcenés (1937), Paris, Interstices Éditions, 2022, 194 pp.

En rééditant Les Forcenés de Jean Desbordes, paru initialement chez Gallimard en 1937, Interstices Éditions porte à notre attention un roman tombé dans un relatif oubli. Pourtant les qualités ne manquent pas dans cet ouvrage, qui esquisse une passion destructrice entre Blanche, bourgeoise d’une ville de province et Georges, militaire bien plus jeune qu’elle. Face aux condamnations d’une société présentée comme moralisatrice et à bien des égards hypocrite, le couple n’aura d’autre choix que de s’isoler et de s’enfermer dans un amour déraisonnable et mortifère. Lorsqu’il écrit ce roman, Desbordes n’est plus dans le sillage de Cocteau, qu’il a quitté en 1931, mais il est toutefois possible d’esquisser une continuité avec les écrits précédents et notamment J’adore (Grasset, 1928), qui évoque le plaisir et la volupté présents dans la nature et qui, selon lui, ne devraient pas se trouver limités et enfermés dans un carcan social et moral. Difficile également de ne pas voir dans ces amours scandaleuses le spectre du Diable au corps de Radiguet, l’autre protégé de Cocteau, dont l’ombre n’a cessé de peser sur Desbordes. Pour autant, il serait faux et inexact de n’appréhender l’œuvre de Desbordes qu’à travers le prisme coctalien. C’est ce que nous rappelle Renaud Lagrave dans une postface à la fois précise et documentée. En nous invitant à considérer Les Forcenés comme une œuvre de rupture, Lagrave permet de mettre au jour l’itinéraire personnel et littéraire de Desbordes qui, séparé de Cocteau, n’a pas cessé d’écrire et de créer. De même que la postface nous invite à considérer l’auteur Desbordes pour lui-même, la préface s’intéresse à l’engagement et au destin tragique de l’homme. L’historienne Marie-Jo Bonnet retrace étape par étape le parcours de résistant de Jean Desbordes jusqu’à sa mort ainsi que les suites de cette affaire et le procès qui en a découlé. Une telle préface, basée sur l’historiographie récente, apporte un éclairage nouveau sur les dernières années de vie de Desbordes. Pour conclure, cette édition se démarque par sa volonté de réhabiliter littérairement Jean Desbordes, auteur occulté à la fois par son compagnonnage coctalien et par son destin tragique.

Pour citer cet article

Audrey Garcia, "Comptes Rendus", Cahiers JC n°20 : Intermédialités, [en ligne], 2022, 1p, consulté le 05/12/2022, URL : https://cahiersjeancocteau.com/articles/comptes-rendus-9/