Cocteau, le « grand écrivain » qui dérangeait Genet

« Il y a dix ans que je t’aime et tu n’en savais rien », écrit Genet à Cocteau le 26 juillet 1943[1], au lendemain du procès qui pouvait le condamner à la relégation et au cours duquel une lettre du poète, lue par l’avocat de la défense, a pesé dans la balance en sa faveur. Le poète de Plain-Chant et d’Opéra, l’auteur des Enfants terribles, de La Voix humaine, de La Machine infernale, est en effet un des écrivains les plus lus par Genet dans les années Trente, au sortir de ses années à Mettray. La première lettre qu’il lui adresse, envoyée de Nice en mars 1943, mentionne Le Rappel à l’ordre (1926), les Morceaux choisis de 1932, la chanson parlée La Dame de Monte-Carlo interprétée par Marianne Oswald (1934). Une autre, en octobre, désigne Orphée comme sa pièce préférée dans le théâtre de l’auteur. Le jour de leur première rencontre, Cocteau est charmé de l’entendre réciter par cœur son poème Le Fils de l’air, diffusé par Ultraphone (1936), etc. Aucun écrivain de premier plan n’aura manifesté pour Cocteau autant d’admiration que Genet… ni, dans les tout débuts de leur amitié, de complaisance à le citer ! Car il entre toujours une part de calcul dans les amitiés littéraires, même les plus nobles. Elle existe dans l’incroyable dévouement de Cocteau tout au long des années Quarante, « poussé par son altruisme vorace[2] », au service de l’auteur de Notre-Dame-des-Fleurs ; mais ce n’est pas le sujet de cet article. Elle existe aussi très visiblement du côté de Genet, dès leurs premiers contacts et tant que le disciple aura besoin du maître pour se faire un nom et déployer son œuvre. Ce qui paraît naturel quand on considère la position des deux écrivains avant de se connaître, mais explique aussi en partie les éloignements des années Cinquante.

Besoin de Cocteau

Dimanche 14 février 1943 : « Cocteau a voulu le voir seul. Il lui a demandé de le tutoyer, lui disant : “Tu es poète”. Il lui a pris la main et l’a imposée sur son front[3]. » Scène capitale, qui a quelque chose d’un sacre, par laquelle Cocteau fait son égal de ce « personnage d’entre deux prisons, marqué par les prisons », après avoir lu son poème Le Condamné à mort : « Élégance, équilibre, sagesse, voilà ce qui émane de ce maniaque prodigieux. Pour moi ses poèmes sont le seul grand événement de l’époque[4] ». L’attitude du poète le jour de leur première rencontre aura sur Genet une importance capitale, rappelée quelques années plus tard dans Journal du Voleur (« Un poète illustre porte à son front mes mains »). De même, sa déclaration à l’audience du 19 juillet suivant (« Que vous dire de Jean Genet ? C’est le plus grand écrivain du siècle[5]. »), qui influence le verdict (il risquait la relégation). Décisives pour son avenir immédiat, ces deux dates font basculer la vie de Genet : quelques jours avant de rencontrer Cocteau, il ne comptait encore pour rien dans le champ littéraire du temps, et quasiment pour rien socialement. Quelques semaines après, Cocteau aidant, on parle de lui dans le Paris lettré, son nom circule, il a signé un contrat d’édition pour une petite dizaine de titres et connaît les dilemmes de l’écrivain maudit devant un acte (publier Notre-Dame-des-Fleurs) qui représente « la rédemption de sa vie tout entière[6] » : il existe.

Or tout cela n’est pas le résultat d’un hasard, mais d’une stratégie de Genet (si l’on peut dire), d’une série de démarches pour approcher ce poète qu’il admire, amorcée quelques mois avant leur rencontre. Il a fait connaissance, au cours de l’année 1942, de jeunes littérateurs de l’entourage du poète (Jean Turlais, Roland Laudenbach au printemps, François Sentein à l’automne), ce qui lui donne l’idée, vers la fin de l’année, de passer par eux pour soumettre quelques-uns de ses textes à Cocteau. Avant Le Condamné à mort début février 1943, transmis par Laudenbach, il y a eu Pour « la Belle » (Haute Surveillance) fin décembre 1942, transmis (à contrecœur) par Sentein et que Cocteau n’a pas aimé[7]. Le jour de leur rencontre, Genet récite un poème, Le Boxeur endormi (ensuite inclus dans La Parade); deux jours plus tard, il vient lire des extraits de Notre-Dame-des-Fleurs. Du théâtre, de la poésie, du roman : quel feu d’artifice ! Et quelle variété. Mais ne s’adresse-t-il pas à un poète multiple, à l’aise dans tous les genres ? Comme cela a été souvent observé, ce mimétisme va durer très longtemps, Genet cultivant lui aussi tout au long des années Quarante une posture d’artiste multiple, capable comme lui d’écrire des ballets (‘adame Miroir en 1947) ou de tourner des films expérimentaux (Un chant d’amour en 1950)… quitte à demander à Cocteau lui-même sa collaboration quand il touche ses limites (dessins pour Querelle de Brest).

Autre maladresse peut-être dans ce scénario de reconnaissance : tous les textes qui préparent ou accompagnent la « visite au grand écrivain » ont, bien visibles à chaque fois, un quelque chose de coctalien. Dans Pour « la Belle » par exemple, la scène du parloir entre Yeux-Verts emprisonné et sa « poule » Ginette, dont les répliques sont traduites par des silences (le spectateur est censé ne pas les entendre), décalque la situation de « monologue-dialogue » de La Voix humaine. Dans Le Condamné à mort, le choix du long poème versifié, la facture classique, la prosodie viennent de Plain-Chant. Dans Notre-Dame-des-Fleurs,les photographies de criminels affichées par « Genet » dans sa cellule rappellent celles des vedettes de film, boxeurs et assassins affichées dans la chambre des Enfants terribles, et l’envol de la salle de Cour d’assises à la fin du roman (procès de Notre-Dame) celle de la chambre de Paul et Élisabeth, à la fin du roman aussi, quand la mort les réunit. Curieusement, Cocteau ne relève jamais dans son journal ces marques voyantes de son empreinte, qui crève les yeux d’un Jouhandeau ou d’un Sartre. Mais on peut y voir un signe d’élégance, et d’une attention à ce qui compte vraiment et qui est la nouveauté d’un auteur. Et puis, lui-même n’a-t-il pas construit son œuvre sur ce paradoxe : « Un artiste original ne peut pas copier. Il n’a donc qu’à copier pour être original » (Le Coq et l’Arlequin, 1918) ?

Remarquons aussi que Genet, avant de rencontrer Cocteau, n’ignorait sûrement pas le système de porte ouverte à la jeunesse en usage rue de Montpensier, la facilité avec laquelle on pouvait se présenter chez le poète sans rendez-vous. On voit qu’il a préféré passer par de jeunes amis du poète, des intermédiaires déjà accrédités en somme, et mettre en avant ses œuvres. Stratégie incertaine : Genet, qui n’est pas le meilleur juge de ce qu’il écrit, joue d’abord une mauvaise carte avec Pour « la Belle » :

[Il] était, à cette époque, passionné de théâtre et de cinéma et rêvait de devenir réalisateur. Ce sont ces scénarios et Héliogabale [Haute Surveillance en réalité] qu’il avait voulu présenter à Cocteau avant leur première rencontre. J’ai tout fait pour essayer de l’en dissuader et le convaincre de donner en premier lieu à lire Le Condamné à mort et Notre-Dame-des-Fleurs qui me paraissaient être ce qu’il avait écrit de mieux[8].

Après le mauvais accueil fait à sa pièce, Genet suit on le voit les conseils de Sentein. Stratégie finalement payante, puisque, à la lecture du Condamné à mort, c’est au tour de Cocteau, soudain impatient (« On me le cache ! », plaisante-t-il), de chercher à le rencontrer. Son enthousiasme pour Notre-Dame-des-Fleurs est d’ailleurs presque miraculeux, et confirme sa réputation de flair critique hors du commun. Lui qui, au lendemain de la Grande Guerre, dans Le Secret professionnel (1922), dénonçait dans l’attitude maudite le nouveau conformisme de l’époque, a dû lutter avec lui-même pour se laisser vraiment atteindre par ce livre(« Il me révolte, me répugne et m’émerveille[9] »), et croire à la naissance d’un authentique « poète maudit ». Ce qui est tout à son honneur, si l’on considère que Genet n’échappe pas complètement à l’air du temps des années de guerre et d’immédiat après-guerre, à un certain romantisme noir dont il saura jouer pour aggraver son cas auprès du public, comme Cocteau le reconnaîtra d’ailleurs plus tard : « Sartre et moi, prétendons que c’est par là qu’il touche à la mode. Notre époque adore les escrocs, les voleurs. C’est le succès de Maurice Sachs[10]. »

En somme, à l’origine de l’amitié de Genet pour Cocteau, il y a un besoin de reconnaissance par l’écrivain vivant qu’il admire le plus (Cocteau a détrôné Gide, avant de l’être par Claudel), avec l’idée, bien naturelle, de sortir enfin de l’ombre. Genet a besoin de lui, et la réponse du poète, complètement inattendue sans doute dans son degré d’enthousiasme, va l’encourager, une fois la surprise passée, à demander toujours plus. Retourné en prison un mois après leur rencontre puis, fin 1943, placé en liberté surveillée dans un camp administré par la Milice et menacé du pire, Genet va supplier ou exiger de Cocteau toutes sortes de démarches pour améliorer ses conditions de détention et pour le tirer d’affaire[11]. Et là on admire une fois encore l’attitude du poète qui, avec quelques moments d’hésitation ou de lassitude, va régler sa conduite sur un principe : Genet l’embête, le dérange, l’insulte même… mais c’est un grand écrivain, donc il a raison même s’il a tort. « L’œil de Jean Genet vous gêne et vous dérange. Il a raison et le reste du monde a tort. Mais que faire[12] ? »

C’est ce qu’il continuera à dire quand il verra Genet tenté de prendre ses distances, au début de 1945 :

Il s’est formé en lui à mon adresse tout un drame obscur analogue à ceux dont Proust compliquait les amitiés les plus hautes. Il refuse de me voir. Je le dérange. Il m’élimine à la manière d’un organisme qui sait se défendre (ou croit savoir se défendre). […] Comment en voudrais-je à Genet de cette étrange brouille qui l’éloigne de moi. Cette brouille doit avoir en lui des mobiles qui relèvent de son mécanisme et que le mien est incapable de percevoir[13].

Même état d’esprit encore à l’été 1952 (avec toujours l’exemple de Proust en tête) quand Genet lui proposera, « sauf si certaines circonstances nous permettent de refondre une amitié sérieuse » de rompre et de « [lui] tourner le dos » :

Nous avons pente à croire que les amitiés ne bougent pas et vivent dans une manière de somnolence. Mais nous oublions ce que pense l’autre et que sa solution se développe dans un sens qui n’est pas le même. D’où des surprises qui nous chagrinent et que ne devraient pas nous étonner[14].

Besoin de rompre avec Cocteau

La brouille de début 1945 ne va pas durer : dès février Genet appelle, s’excuse et leur relation reprend son cours fluctuant, nourrie de rencontres et de collaborations variées, jusqu’en 1950. Mais elle est symptomatique d’une gêne persistante : sorti de l’ombre dans l’ombre de Cocteau, Genet a besoin de s’arracher à lui pour exister vraiment sur la place des Lettres. Edmund White parle très justement de « mélange de jalousie, d’admiration et d’irritation[15] » pour caractériser les sentiments qu’il nourrit désormais à l’égard du poète. La rencontre de Sartre en mai 1944, leur entente immédiate, la fréquentation d’un nouveau réseau autour de la revue Les Temps Modernes, est un moyen de desserrer ce lien de dépendance, et Cocteau se montre de fait « très jaloux de l’affection de Genet pour Sartre[16] », avec qui il va devoir partager entre 1944 et 1950 le rôle de « protecteur » de Genet dans le monde des Lettres. Mais un moyen visiblement insuffisant, puisque Genet, tout en diversifiant ses contacts, va continuer pendant plusieurs années à compter sur le poète pour ses projets artistiques. Par exemple, c’est Cocteau qui trouve le titre de Pompes funèbres en 1945 et le fait éditer sous le manteau (par l’intermédiaire de Paul Morihien) ; qui en 1946 le met en relation avec Louis Jouvet pour sa première création théâtrale (Les Bonnes) et l’aide à produire une version jouable de la pièce d’abord retoquée par le metteur en scène ; qui en 1947 donne du prix par ses dessins à l’édition de luxe clandestine de Querelle de Brest procurée par Paul Morihien ; qui le met en relation avec Roland Petit et ses Ballets de Paris qui vont créer en 1948 ‘adame Miroir (inspiré du Jeune Homme et la Mort créé par le même Roland Petit en 1946). Et c’est encore Cocteau à qui Genet demande des conseils au printemps 1950 pour tourner Un chant d’amour (cette fois le poète refusera[17]). Il faut attendre 1950 pour déceler, au cœur même du seul hommage public important que Genet va lui rendre, le premier signe de la crise de 1952 qui va modifier durablement la donne entre eux.

Ce texte bien connu écrit pour un numéro double « Cocteau » de la revue belge Empreintes publié au printemps 1950, Genet semble en effet l’avoir conçu comme solde de toute dette. L’hommage est pénétrant, incisif, très médité, et comblera d’aise le poète, salué pour la rigueur de son écriture et de sa démarche morale comme il le souhaitait dans La Difficulté d’être (1947). Mais il est remarquable aussi par ses omissions : centré sur l’œuvre, il occulte délibérément tout ce qu’il y a eu de personnel entre eux, tout ce que Genet lui doit. On peut en somme le lire aussi comme une nouvelle tentative pour sortir de sa vie ce protecteur encombrant à qui il doit depuis sept ans une part de sa notoriété et de sa place dans le champ littéraire de l’après-guerre. Un protecteur qui peut-être aussi le stérilise en l’empêchant de faire du neuf… De fait, depuis quelques années (depuis 1947 pour son biographe Edmund White), Genet connaît un long passage à vide, une période de stérilité artistique, où il doute de ses moyens et « patauge dans une dépression morne, végétative[18] ». L’article est écrit peu avant la réalisation d’Un chant d’amour (avril-juin), film d’artiste par lequel il entend implicitement égaler Le Sang d’un poète et peut-être critiquer le cinéma grand public du Cocteau d’après-guerre. Or ce film, il le considère très vite comme un échec ; un de plus, après l’accueil médiocre fait aux deux pièces créées en 1947 et 1949 (Les Bonnes, Haute Surveillance). Un de plus après le projet de pièce Splendid’s laissé en plan et avant les quelques projets de film des années 1951-1952 eux aussi inaboutis (Les Rêves interdits, Le Bagne). Genet peine à se renouveler, à faire du neuf et en semble guère vouloir de cette « gloire de l’échec[19] » (Cocteau) que son œuvre met en scène.

La tentative de rupture de 1952 intervient dans ce contexte. Il est frappant de voir qu’elle suit de peu la publication de l’essai-monstre de Sartre Saint Genet comédien et martyr, début juillet 1952. Comme on sait, l’écrivain va recevoir cette soi-disant préface à ses Œuvres complètes chez Gallimard comme une consécration certes, mais aussi comme un enterrement de première classe, exigeant un sursaut décisif, un arrachement plus radical à ses amitiés, à leurs réseaux, à cette place dans les Lettres que Cocteau et maintenant Sartre lui ont faite ou veulent lui faire[20] : « Toi et Sartre vous m’avez statufié. Je suis un autre. Il faut que cet autre trouve quelque chose à dire[21]. » Plus que jamais cette fois, Cocteau le dérange, plus que jamais il a besoin de l’éliminer, tout comme en 1943 il avait un besoin vital de l’intégrer à sa vie.

Précédée de deux lettres annonciatrices (« Je t’ai beaucoup dû. Je ne te dois plus rien[22] ») comme celle de 1943 le fut de quelques textes, sa « visite au grand écrivain » du 17 août 1952 veut marquer une date. Elle a quelque chose de solennel : Genet, qui arrive d’Italie, s’est bien habillé (il porte un « costume gris impeccable[23] »), comme en 1943[24]. Elle a aussi quelque chose d’excessif : un Genet « janséniste-rigide » fait la leçon à son grand poète, l’accuse « d’avoir depuis dix ans sacrifié [s]a morale à l’amitié » et au vedettariat (« Tu n’as fait qu’être une vedette depuis dix ans »). Il prétend aussi que la littérature le « dégoûte », qu’il a déchiré « son travail de cinq ans ». Excessif : « J’ai tout cru quand il était là. Avec le recul de la nuit, je vois, comme dans le titre de Sartre, le comédien derrière le saint. » Excessif, mais indispensable à sa survie, « nécessité défensive », écrit Cocteau : « Il semble qu’il veuille mettre en mauvaise posture toute personne (sauf Sartre) qui a écrit et publié pendant sa période de silence[25]. »

Dans la suite, Genet, conservant « une tendre affection » pour le poète et toute son admiration pour ce qu’il fait, continue à le voir, à lui écrire (belles lettres à propos du Chiffre Sept, du Journal d’un inconnu, d’une reprise de La Machine infernale). Une lettre évoque même, en août 1954, « le besoin d’avoir avec [lui] de plus longs échanges[26] ». Mais simultanément, sur le motif « Je ne te dois plus rien », il s’efforce de lui tourner le dos pour tout ce qui concerne sa figure publique, de cesser toute sollicitation (voir la gaffe à propos du projet de couverture des Nègres en mars 1957, racontée dans une lettre à Marc Barbezat[27]), et en quelque sorte toute compromission de son nom avec celui de Cocteau dans les médias. Il refuse ainsi sèchement en 1957 de participer à un numéro d’hommage préparé par Les Cahiers des saisons (« Je n’ai rien à en dire[28] »), renie ses poèmes des débuts en considérant qu’ils sont « trop influencés par Cocteau et le néo-classicisme[29] » et va jusqu’à prétendre, dans une interview, qu’il n’a aucune estime pour Cocteau en tant que poète[30].

Mais il y a une affiche médiatique que Genet n’aura pas pu éviter : la réception de son ami Cocteau à l’Académie française, le 20 octobre 1955. L’enjeu est de taille pour Cocteau, qui s’est montré très insistant : il y a chez lui, depuis Les Enfants terribles, Le Livre blanc et Opium au tournant des années Trente, une posture de poète qui prend sa source dans un ensemble de données fortes (tentatives de marginalisation littéraire par La NRF et les surréalistes, homosexualité, opiomanie), et qui est celle du mauvais sujet[31]. A cette posture, Genet apporte la caution morale d’un « poète maudit », maudit et donc inévitablement persécuté aussi, dans « la grande tradition française qui va de Villon à Rimbaud, Baudelaire inclus, celle qui consacre les mauvais sujets, illuminés par le soleil noir de la poésie[32] ». En ce sens, sa présence sous la Coupole constitue pour Cocteau une consécration symbolique de sa propre marginalité de race aussi capitale que le fut pour Genet sa consécration comme poète en 1943. Ce jour-là, un Cocteau « vagabond », « sans cadre, sans papiers », à qui on a interdit de prononcer dans son discours le nom de Genet, prend lui-même rang résolument, avec « le poète canonisé par Jean-Paul Sartre », « dans la postérité de François Villon » et « des sublimes mauvais sujets qui font la France étonner le monde[33] ». Il n’est pas sûr que Genet ait été sensible à la signification que Cocteau donne alors à cet acte hautement institutionnel : celle d’un non-conformisme absolu face au « conformisme du non-conformisme » qu’il dénonce depuis trente-cinq ans dans l’attitude maudite, et dont paradoxalement la présence d’un poète visiblement maudit serait en somme le révélateur. Genet, « furieux contre lui-même », d’après Juan Goytisolo qui l’accompagnait[34], semble plutôt s’être laissé piégé. Mais c’était bien son tour d’être dérangé.


[1] Voir Pierre-Marie Héron, Genet et Cocteau : traces d’une amitié littéraire, Paris, Passage du Marais, Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série, n°1, 2002, p. 36.

[2] Claude Arnaud, Jean Cocteau, Paris, Gallimard, 2003, p. 608.

[3] François Sentein, Nouvelles minutes d’un libertin, Paris, Le Promeneur, 2000, p. 283.

[4] Jean Cocteau, Journal 1942-1945, Paris, Gallimard, 1989, p. 269 (14 février 1943).

[5] Cité par François Sentein, op. cit., p. 366.

[6] Edmund White, Jean Genet, Paris, Gallimard, 1993, p. 219.

[7] François Sentein, op. cit., p. 278.

[8] Albert Dichy, Pascal Fouché, Jean Genet matricule 192.102, Paris, Gallimard, 2010, p. 331-332.

[9] Jean Cocteau, Journal 1942-1945, op cit., p. 271.

[10] Jean Cocteau, André Fraigneau, Entretiens sur le cinématographe, Paris, André Bonne, 1951, p. 35. En 1943 déjà, Cocteau repérait dans le comportement de Genet « le pur » des traits du « littérateur type » (Journal 1942-1945, op. cit., p. 356, à la date du 8 septembre 1943). Après 1944, l’auteur de Notre-Dame-des-Fleurs aura du mal à « gérer » sa notoriété, se laissant aller avec une certaine complaisance à surjouer le personnage qu’on voit en lui dans la vie littéraire et mondaine parisienne, où se joue désormais sa reconnaissance comme écrivain : « Il faisait des choses par théâtre, par représentation » (Gérard Magistry, cité par Edmund White, op. cit., p. 332).

[11]Voir le détail dans Pierre-Marie Héron, Genet et Cocteau : traces d’une amitié littéraire, op. cit.

[12] Jean Cocteau, Journal 1942-1945, op. cit., p. 272.

[13] Ibidem, p. 614 et 615.

[14] Jean Cocteau, Le Passé défini. I, Paris, Gallimard, 1983, p. 303 (5 août 1952).

[15] Edmund White, in Pierre-Marie Héron, Genet et Cocteau : traces d’une amitié littéraire, op. cit., p. 122.

[16]Jean Cau (secrétaire de Sartre à l’époque), cité par Edmund White, op. cit., p. 279.

[17] D’après Édouard Dermit, fils adoptif de Cocteau, « Genet aurait voulu que Cocteau l’aide à tourner ce film mais Cocteau aurait refusé. » (Jean-Bernard Moraly, Jean Genet, la vie écrite, Paris, Éditions de la Différence, 1988, p. 221).

[18] Edmund White, op. cit., p. 373.

[19] Ibidem, p. 282.

[20] Cocteau aussi en prend ombrage mais pour une autre raison : il voit dans ce « terrible livre » « une sorte de prise de possession sur la place des Lettres, une volonté d’affadir tout autour ». Huit ans plus tard, le succès des grandes pièces de Genet, des Nègres notamment, provoque cette remarque désabusée (ils ne se voient plus depuis deux ans) : « C’est maintenant Genet qu’on porte aux nues et moi qu’on défenestre. Ma vie a peut-être été trop longue. » dans Le Passé défini. VII, Paris, Gallimard, 2012, p. 199 (10 septembre 1960).

[21]Propos du 2 décembre suivant cité par Jean Cocteau, Le Passé défini, I, op. cit., p. 391.

[22] Lettre citée dans Le Passé défini. I, op. cit., p. 304  (première mention p. 294 à la date du 29 juillet).

[23] Ibidem, p. 318.

[24] « Il s’était bien habillé, il avait des gants d’un gris parfait » pour ce grand jour (Roland Laudenbach, cité par Jean-Jacques Kihm, Cocteau, l’Homme et ses miroirs, Paris, Éditions de la Table ronde, 1968, p. 274).

[25] Le Passé défini. I, op. cit., p. 318, 320.

[26]Lettre reproduite dans Jean Cocteau, Le Passé défini. III, Paris, Gallimard,1989, p. 205.

[27] Jean Genet, Lettres à Olga et Marc Barbezat, Lyon, L’Arbalète, 1988, p. 167.

[28] Cité par Milorad, « Jean et Jean », Masques, album « Jean Cocteau », supplément au n°19, 1983, p. 83.

[29] Roger Blin, lettre à Camille Naish du 19 juillet 1972, citée par l’auteur dans A Genetic Approach to Structures in the Work of Jean Genet, Cambridge (USA), Harvard University Press, 1978, p. 20. Notons que Cocteau lui-même ne dira pas grand bien, après coup, de ces poèmes : « Genet, grand poète, comme Zola, dans Notre-Dame-des-Fleurs, ne vaut rien dans ses poèmes » (Le Passé défini. VI, Paris, Gallimard, 2011, p. 440, 27 janvier 1959).

[30] Entretien avec Hubert Fichte (1975), in L’Ennemi déclaré, Albert Dichy (éd.), Paris, Gallimard, 1991, p. 175.

[31] Voir Pierre-Marie Héron, « Posture de Cocteau poète au fil du siècle », Cahiers de l’Herne, numéro « Cocteau  », Serge Linarès (dir.), 2016, p. 493-508.

[32] Lettre de Cocteau à Leo Garen publiée dans The New York Herald Tribune, n°720, 5 octobre 1958, p. 3.

[33] Jean Cocteau, Discours de réception à l’Académie française et réponse de M. André Maurois, Paris, Gallimard, 1955, p. 13 et 61. Cocteau a rétabli le nom de Genet dans la version imprimée de son discours (cf. p. 56).

[34] Juan Goytisolo, Les Royaumes déchirés, Paris, Fayard, 1986, p. 146.

Pour citer cet article

Pierre-Marie Héron, "Cocteau, le « grand écrivain » qui dérangeait Genet", Cahiers JC n°18 : Filiations, [en ligne], 2020, 7p, consulté le 30/10/2020, URL : https://cahiersjeancocteau.com/articles/cocteau-le-grand-ecrivain-qui-derangeait-genet/