Il n’est Baalbeck que de Paris

Le théâtre français a constitué, en 1955, l’acte de naissance du festival de Baalbeck au Liban, et il fut jusqu’à la veille de la guerre, en 1974, l’un de ses piliers. Ces ambassades culturelles, rares et timides aujourd’hui, étaient au siècle dernier une tradition française bien ancrée, surtout au Proche-Orient et dans les pays arabes où elles donnaient à la France un prestige diplomatique unique, même dans les moments de tension politique, comme en 1956 par exemple, pendant la crise de Suez, quand Jean Cocteau fut l’invité du festival de Baalbeck où était programmée La Machine infernale. L’article suivant développe cet épisode – déjà abordé dans le numéro des Cahiers consacré à la relation entre Cocteau et l’Orient[1] – et revient sur le rôle de la France dans l’institution même de ce festival.

« Dans l’Orient désert.. »

Le festival de Baalbeck serait né, selon le poète Salah Stétié[2], d’un vers de Bérénice. La scène se passe en mars 1955 au Lido, à Paris, où étaient réunis Jean Marchat, sociétaire de la Comédie-Française, Tony Azzi, impresario et producteur libanais basé à Paris, et Francis Savel, peintre et réalisateur. Ce dernier murmura soudain : « Dans l’Orient désert, quel devint mon ennui[3] ». On évoqua alors les ruines de Baalbeck et ainsi fut imaginé le premier festival. La conjoncture était bien favorable à la réalisation d’un tel projet. En effet, l’année 1955 avait été officiellement décrétée au Liban « année du tourisme », et elle devait être ponctuée de festivités censées attirer les visiteurs étrangers et promouvoir le pays, indépendant depuis peu et mal connu à l’époque. Après plusieurs temps forts au printemps, notamment au Palais de l’UNESCO de Beyrouth (le philharmonique de Belgrade, le ballet du Marquis de Cuevas…), le théâtre français prit ses quartiers à Baalbeck, en août, avec la troupe de Jean Marchat. Le projet était à la fois patronné par le président de la république Camille Chamoun et par l’Association Française d’Action Artistique, fondée en 1922 et ayant, selon ses statuts, pour but « l’expansion artistique française et les échanges artistiques internationaux [4] ». En 1947, l’AFAA, à sa tête Philippe Erlanger, avait repris ses activités arrêtées pendant la guerre, notamment « la grande tradition des ambassades intellectuelles chargées d’apporter le témoignage de la pérennité et de la jeunesse du Théâtre français[5] ». Se chargeant de cette ambassade en 1947, la compagnie de Jean Marchat visita alors Beyrouth (les représentations eurent lieu au Grand-Théâtre) et elle revint au Liban en hiver 1952 (au théâtre du Capitole). C’est donc pour un public francophone dont il connaissait les goûts que Marchat monta en 1955 le premier festival d’art dramatique de Baalbeck ; le directeur en était Tony Azzi, et Francis Savel le conseiller artistique. Entre classiques et modernes, six représentations furent données à l’intérieur du temple de Bacchus pendant une semaine, et les vedettes françaises, à leur tête Michèle Alfa, ravirent les spectateurs nombreux et enthousiastes ; le succès fut total – surprenant même les organisateurs – et son écho immédiat. La radio française diffusa des pièces enregistrées à Baalbeck, et les journaux parisiens rendirent compte de ce festival aux confins du désert où, au milieu des bédouins et des chameaux, dans des temples romains, on déclamait des vers de Corneille.

Un illustre hôte

La première pierre du festival de Baalbeck posée, un comité se constitua en février 1956, sur l’initiative de Camille Chamoun qui en fut le président d’honneur, pour rendre ce festival annuel et en diversifier la programmation. Les obstacles techniques et financiers étaient nombreux et le comité eut peu de temps pour finaliser le programme de l’été 1956, qui, avec l’aide des ambassades étrangères et de l’AFAA, fut finalement à la hauteur des attentes : l’orchestre symphonique de la radio de Hambourg (NDR), la compagnie anglaise de Robert Atkins et de nouveau celle de Jean Marchat avec la même équipe qu’en 1955 (Tony Azzi et Francis Savel). Un des projets qui devait devenir des plus importants de l’histoire du festival, le folklore libanais, fut repoussé jusqu’en 1957 afin que son programme soit mieux préparé. Au mois de mai 1956, les spectacles de la compagnie Marchat sont décidés ; trois pièces, deux représentations pour chacune : La Machine infernale de Jean Cocteau, Mithridate de Racine et Jules César de Shakespeare, dans une traduction spécialement écrite pour Baalbeck par le journaliste et romancier Georges Beaume[6]. Contrairement à Jean Marchat, Cocteau connaissait très peu le Liban où il n’avait fait qu’une courte escale en 1949, avec la compagnie de théâtre de Jean Marais qui entreprenait une tournée au Proche-Orient et présentait, entre autres, La Machine infernale. Il visita alors le Caire, Alexandrie, Istanbul et Ankara et tint un journal de cette tournée, qui parut sous le titre de Maalesh[7]. De sa courte escale à Beyrouth en avril de cette année-là, il ne garde que peu de souvenirs et impute aux jésuites la censure d’une de ses pièces (Les Parents terribles) qui devait y être représentée[8]. En 1956, ce souvenir semble oublié et Cocteau, décidé, note le 12 mai dans son journal : « […] le spectacle au Liban se donne dans les ruines. Si je surveille les détails cela peut être magnifique. Mois d’août. J’irai[9]. »

Le grand chic de l’année

En effet, le cadre du temple de Bacchus se prête à merveille à La Machine infernale dont l’acte central se déroule dans un vieux temple abandonné, aux portes de Thèbes. Reprenant le mythe d’Œdipe, c’est une pièce grave à l’allure légère où le « réel mène à l’irréel par la passerelle de l’humour[10] », comme l’avait écrit Colette lors de sa création à Paris en 1934. À Baalbeck, c’est Germaine Montero qui tiendra le rôle de la reine Jocaste. Jean Marais n’étant pas libre, c’est à Paul Guers que reviendra celui d’Œdipe. On hésite pour la distribution du Sphinx. Michèle Alfa est pressentie, mais Cocteau trouve le rôle trop dur pour elle et il voudrait une jeune fille inconnue, une découverte analogue à celle d’Annie Girardot, qui triomphait alors à l’Odéon. Le choix tombe finalement sur Jeanne Moreau, qui avait déjà tenu le rôle, lors de la reprise de la pièce en 1954, mais n’était pas encore la star qu’elle allait devenir avec ses premiers succès au cinéma, quelques années plus tard. Jean Cocteau suit de près tous les préparatifs, ainsi que l’exécution des costumes initialement créés par le peintre Christian Bérard. Le Paris littéraire et mondain commence à faire de Baalbeck la destination prestigieuse du moment et, le 15 juin, au Véfour, a lieu un grand dîner qui rassemble les organisateurs et les comédiens du festival, sous les auspices de Cocteau et de Marcel Jouhandeau, son admirateur et ami qui encourageait cette entreprise théâtrale et écrivit même un texte spécial pour le programme du spectacle[11]. Mais cette effervescence se trouve contrariée par le climat politique très tendu au Proche-Orient, et qui risque de faire échouer le projet. En effet, dès le 26 juillet et l’annonce par Nasser de la nationalisation du canal de Suez, le doute s’installe dans l’esprit de Cocteau : court-il un danger en allant à Baalbeck ? Alec Weisweller, le mari de sa richissime amie et mécène Francine Weisweller qui le reçoit dans sa villa au Cap-Ferrat, le met en garde contre les conséquences du coup de force de Nasser, et Jeanne Moreau, de son côté, redoute aussi le voyage. Pourtant, le 28 juillet, le festival s’ouvre en grande pompe, ignorant les dangers qui guettent la région, et la presse locale y voit la « plus grande victoire politique » du Liban, ainsi restitué à sa vocation la plus certaine, un « fabricant d’unité humaine[12] ».

Au 1er plan, de gauche à droite, Tony Azzi, Camille Chamoun, Jean Cocteau et Louis Roche (ambassadeur de France au Liban), à l’acropole de Baalbeck, le 15 août 1956. Photo tirée de Paris-Théâtre, n°112, septembre 1956.

Cocteau versus Nasser

Du 28 juillet au 5 août, les mélomanes libanais assistent en nombre aux cinq concerts du symphonique de la NDR dirigé par Georg-Ludwig Jochum et Léon Barzin. Pendant ce temps, au Cap-Ferrat, Cocteau est en plein désarroi. Il prépare les fresques de la chapelle de Villefranche, tout en suivant la situation au Proche-Orient. Tout le monde continue à lui déconseiller le voyage au Liban, alors qu’une partie de la troupe s’y trouve déjà et que les préparatifs vont bon train, puisque les représentations doivent commencer le 11 août avec la tragédie de Jules César, dans une mise en scène spectaculaire sur les marches du temple de Jupiter, puis Mithridate, le 12, au temple de Bacchus. Le 5 août, Georges Beaume téléphone au Cap-Ferrat, de Beyrouth, pour dire que le président Camille Chamoun compte décorer Cocteau à l’occasion du spectacle de Baalbeck. La portée politique de cette manifestation « pro-française » apparaît alors clairement à ce dernier, ne pas s’y rendre « serait la plus grave des insultes. » (PD V, 207). Accompagné de son partenaire Édouard Dermit et de Francine Weisweiller, Jean Cocteau arrive à Beyrouth le 13 août et descend à l’Excelsior, où il reçoit les journalistes avant de se rendre à Baalbeck. La presse locale le fête[13] et Hector Klat, grand poète francophone libanais, publie à la une du quotidien L’Orient, un long poème[14] en son honneur. Cocteau, lui, note dans son journal qu’il considère le festival comme une « gifle à Nasser, au francophobisme, à la xénophobie » (PD V, 219). Les relations sont alors bien fébriles entre la France et le Liban, ce dernier n’ayant eu d’autre choix que de soutenir officiellement la nationalisation du canal de Suez, et, si Cocteau a bien conscience du difficile équilibre du Liban et ménage son président, il n’a pas, en revanche, de mots assez durs pour Nasser, crétin, stupide, « petit bourgeois inculte », et lui souhaite de mourir d’une indigestion de cacahuètes (PD V, 211 et sq.).

Le fantôme des ruines

Jeanne Moreau et Paul Guers dans La Machine infernale à Baalbeck, août 1956. Photo tirée de World travel-Tourisme mondial, n°20, septembre-octobre 1956.

Peu de choses trouvent grâce aux yeux de l’esthète et de l’ascète qu’est devenu Cocteau avec l’âge. Ni l’architecture moderne de Beyrouth, ni l’hôtel où il descend et ses fameuses caves transformées en boîte de nuit ne lui plaisent, et, aux manières bourgeoises des dames du comité du festival, il préfère celles modestes du gardien de l’acropole de Baalbeck. Les temples, que Francis Savel a entièrement illuminés, lui apparaissent comme une ville gigantesque et blonde, et l’éblouissent. Malgré les ravages du temps et des tremblements de terre, rien des détails de leur ancienne magnificence ne lui échappe ; il remarque même parmi les nombreux motifs des bas-reliefs « deux phallus ailés qui s’entrecroisent et, au centre, les testicules, avec une grâce de nature morte de figues » (PD V, 214). Il trouve le temple de Bacchus fabuleux, se prêtant à merveille au théâtre. Voulant profiter du décor naturel, il place Jeanne Moreau (le Sphinx) de telle sorte qu’elle ait l’air d’un oiseau perché sur une corniche, lorsqu’elle récitera sa célèbre tirade ensorceleuse face à Œdipe : « je tresse, je vanne, je tricote, je natte, je croise, je passe, je repasse…[15] ». Mais en supervisant les répétitions, l’inquiétude le gagne : Jean Marchat somnole et dirige les acteurs avec mollesse, Paul Guers est difficile, agressif. Heureusement, Germaine Montero, Jeanne Moreau et tous les autres acteurs sont de premier ordre et les gens de théâtre comptent toujours sur le miracle des soirs de première. Le 15 août, Cocteau, aux côtés du président de la République, assiste à la représentation, et la magie opère ; le spectacle est une extraordinaire réussite. Le « grand fantôme blond des ruines » semble venir en aide aux acteurs, et les pierres les admettre « au lieu de [leur] opposer un refus hautain » (PD V, 216). Pendant l’entracte, en haut des marches du temple, Chamoun remet à Cocteau les insignes de Grand Officier de l’Ordre du Cèdre. « Je suis bouleversé, répond Cocteau, de m’être, si loin, retrouvé en France. Cette soirée symbolise par-dessus l’obstacle des politiques, deux personnes mystérieuses : l’Orient et l’Occident qui se tendent la main. J’emporte avec moi comme l’âme de cette salle merveilleuse, un fantôme blond qui ne cessera plus de m’accompagner[16]. » Ce grand fantôme blond des ruines est peut-être la preuve que  les dieux ne meurent jamais tout à fait, comme l’a dit Salah Stétié en parlant du festival de Baalbeck, car « [c’]est justement leur privilège de dieux que même disparus, même oubliés, ils puissent brusquement reprendre, comme on dit du feu qu’il reprend[17] ».

Bibliographie

Aimée Kettaneh, Le Chemin de Baalbeck, Souvenirs et rencontres, Beyrouth, Terre du Liban, 2006.

Camille Chamoun, Crise au Moyen-Orient, Paris, Gallimard, coll. « L’Air du Temps », 1963.

Denise Ammoun, Histoire du Liban contemporain, t.II, 1943-1990, Paris, Fayard, 2004.

Comité du festival de Baalbeck, Les Riches heures du festival, Beyrouth, Dar Annahar, 1994.

Le cahier 35 et ses pièces annexes relatifs au Passé défini du fonds Jean Cocteau conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Ces pièces (lettres et coupures de presse) ne sont pas reprises dans les annexes de l’édition du Passé défini.


[1] Jean Cocteau et l’Orient, Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série n°16, Paris, Éditions Non Lieu, 2018.

[2] Salah Stétié, « Petite histoire d’un grand festival », L’Orient, n°9129, 28 juillet 1956, p. 4.

[3] Jean Racine, Théâtre complet illustré, t. II, Paris, Larousse, 1909, p. 88.

[4] Association Française d’Action Artistique (AFAA), Assemblée Générale du 3 juillet 1953, Compte rendu de l’exercice 1952, Paris, Imprimerie nationale, 1953, p. 71.

[5]Philippe Erlanger, « Saison officielle française de comédies », Revue des conférences françaises en Orient, n° 2, février 1947, p. 62.

[6] Pour cette version de Jules César, voir Paris-Théâtre, n°112, septembre 1956. Le texte de la pièce y est accomagné de nombreuses photographies de la représentation de Baalbeck.

[7] Jean Cocteau, Maalesh. Journal d’une tournée de théâtre, Paris, Gallimard, 1949. Voir aussi David Gullentops, « Jean Cocteau et son image de l’Orient » et Sigrid Hoste, « Maalesh. Journal d’une tournée de théâtre ? », dans Jean Cocteau et l’Orient, op. cit., respectivement p. 14-21 et 27-40.

[8] Jean Cocteau, Maalesh, op. cit., p. 139.

[9] Jean Cocteau, Le Passé défini V 1956-1957, Paris, Gallimard, 2006, p. 124. La référence à ce volume sera signalée par PD V dans la suite de l’article.

[10]Colette, « Première parisienne de La Machine infernale », Le Journal, n° 15155, 15 avril 1934, p. 6. Pour des extraits de ce texte, voir Comité du festival de Baalbeck, Programme du second festival d’art dramatique de Baalbeck, Beyrouth, 1956.

[11] Comité du festival de Baalbeck, op. cit.

[12],Georges Naccache, « Ce qui sera célébré ce soir », L’Orient, n° 9129, 28 juillet 1956, p. 1.

[13] Voir David Gullentops, « La Réception de l’œuvre de Jean Cocteau dans la presse francophone égyptienne, turque et libanaise », in Jean Cocteau et l’Orient, op. cit., p. 59-64.

[14]Hector Klat, « À Jean Cocteau », L’Orient, n° 9144, 12 août 1956, p. 1.

[15] Jean Cocteau, La Machine infernale, Paris, Grasset, coll. « Les Cahiers Rouges », 2003, p. 109.

[16] Salah Stétié, « Triomphe à Baalbeck de La Machine infernale », L’Orient, n° 9149, 17 août 1956, p. 1 et 8. Article repris dans Jean Cocteau et l’Orient, op. cit., p. 68-71.

[17]Salah Stétié, « Petite histoire d’un grand festival », L’Orient, n° 9129, 28 juillet 1956, p. 4.

Pour citer cet article

Ahmad Chamseddine, "Il n’est Baalbeck que de Paris", Cahiers JC n°19 : Cocteau en fiction(s), [en ligne], 2021, 5p, consulté le 26/11/2021, URL : https://cahiersjeancocteau.com/articles/il-n-est-baalbeck-que-de-paris/